Contes & Légendes

Le fantôme d'Éléonore (conte)


Il y a quelques années, ma cousine Catherine me proposa d'habiter, durant la période de ses vacances, sa maison deux fois centenaire. Mon exhubérance était telle qu'en souriant Catherine me demanda de me calmer. Puis, elle ajouta: "tu devras aussi prendre soin de mes trois chats".
- Ne t'inquiète pas, dis-je. Je suis une véritable mère aux chats.

J'aime les félins, mais j'étais surtout éblouie de vivre dans cette maison ancestrale, source d'inspiration pour le peintre en herbe que je suis.

Je quittai mon studio du centre-ville, pour m'installer dans cette superbe résidence de deux étages sise en face du fleuve St-Laurent. Je n'avais surtout pas oublié toiles, pinceaux et couleurs.

Après les instructions d'usage concernant la maison et surtout les trois chasseurs de souris, Catherine me remit les clés et partit vers l'aéroport.

Une fois seule, j'entrepris la visite de toutes les pièces. Mon esprit vagagondait: Dans l'immense cuisine, j'imaginais une grande table de bois accueillant en plus du mari une dizaine d'enfants pressés de goûter à la soupe de maman. Puis je me dirigeai au salon où siégeait un énorme foyer en pierre des champs. Ensuite, mon regard se porta vers un tableau représentant une femme au regard énigmatique. Il était signé Eléonore. Je restai un moment à contempler cette oeuvre livrant un univers auquel je pouvais m'identifier. A l'étage, de chaque côté d'un étroit et long corridor, j'ouvris les portes de six chambres et choisis celle qui me plaisait. Elle faisait face au fleuve.

La nuit venue, sous les draps, je voulais poursuivre mes songes. Après quelques minutes, un des chats étendu à mes côtés, s'agita. Pourquoi? Je courus instinctivement vers la fenêtre et vis une ombre blanche ressemblant à la silhouette d'une femme. Je descendis et ouvris la porte de la cuisine.

L'ombre se rapprochait. Effrayée, je criai: Que voulez-vous?

- N'aie pas peur. Je m'appelle Éléonore... Je devrais dire je m'appelais...

- Ma première idée fut qu'elle était un peu dérangée. Ne voulant pas l'irriter je répondis : Je ne comprends pas.

Elle poursuivit : Je vivais ici il y a 150 ans. Mariée à un brave cultivateur, nous avons eu dix enfants. Je ne parvenais pas à m'épanouir malgré l'amour que je lui et leur portais.

- En l'observant je remarquai qu'elle ressemblait à la femme du tableau et me souvins de la signature "Eléonore". Je ne dis rien cependant. Elle continua :

Une partie de moi souffrait dans l'ombre. Avant mon mariage, je voulais devenir peintre. J'avais du talent. Mon désir le plus cher: aller à Paris pour rencontrer de grands peintres, affirmer ma personnalité, découvrir mon style, et...

- Et puis ?

- Imagine avec la mentalité du temps. Ma fille, me disait ma mère, une femme c'est fait pour se marier et avoir des enfants. Mon père ajoutait: Paris c'est une ville de perdition. Aucun homme ne voudra de toi après.

J'écoutais Eléonore avec la plus grande attention.

- Je me suis donc mariée jeune. Je peignis quelques tableaux pour ma famille qui ne semblait pas les apprécier. Il y avait bien les notables de la place qui s'exclamaient lorsque je leur revélais en être l'auteur. Ils demeuraient bouche bée et changaient de propos. Un jour, devant le peu d'approbation, je cessai de peindre et, par la suite, un mal de vivre incroyable m'envahit.

- Pourquoi revenez-vous Eleonore?

- On m'accorde ce privilège pour contempler le chemin parcouru par mes arrières-petites-filles, dont je suis fière. Vous irez encore plus loin. Votre épanouissement rejaillira sur celui des hommes. Les roues d'une charrette doivent être égales pour avancer, mêmes si on les a peintes de façon différente. Ne souris pas petite, tu sais les comparaisons...

- Merci chère aïeule, tes propos me rassurent. Je ressens ce que tu exprimes si bien.

- Assez de bavardage ma petite fille. Demain tu dois commencer à peindre. Je retourne dans ma vallée.

****
Lorsque Catherine revint, je n'osai lui raconter l'apparition d'Éléonore, le fantôme en blanc. Je doutais trop de moi. Avais-je rêvé ou était-elle vraiment venue. Quelle importance! Je sais que j'ai reçu cette nuit-là une révélation.... le bonheur passe d'abord par la connaissance, l'acceptation, puis l'expression de soi.


Texte de Claire Huguet-Latour

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