Contes & Légendes

L'esprit chevaleresque (conte)
Avez-vous déjà imaginé une femme à l'esprit chevaleresque ? Sinon, laissez-moi vous raconter l'un de mes rêves qui, malgré les ans, me poursuit sans cesse.
Ce rêve a surgi en 1968, après la visite du château de Loches, situé à 37 kilomètres de Tours, en France. Ce château, construit au Ve siècle, a toute une histoire. Pour les fins du récit, je me limiterai à vous faire connaître celle de sa prison. On y enferma, entre autres, le comte de Tours, le duc Jean d'Alençon, Philippe de Savoie, de même que Ludovic Storze le More, qui y mourut.
Au cours de ma visite, le guide nous introduisit dans la prison du château où il nous montra un cachot; je fus foudroyée par l'horreur qu'il m'inspira. Imaginez, un cachot, grand comme une garde-robe, dans lequel une banquette de pierre servant et de banc et de lit, était de longueur à peine suffisante pour permettre à un homme de grandeur normale d'étendre la moitié de son corps; quant à la largeur, seul un homme de très petit poids aurait pu y trouver son compte, et encore, à la condition de ne pas éprouver le besoin de se retourner pendant son sommeil.
Le guide raconta qu'un cousin du maître du château avait été emprisonné durant plusieurs années, jusqu'à sa mort, dans cet infâme cabanon. Tout au long de ce récit, je ne voyais que la détresse de l'infortuné cherchant désespérément par quel moyen il pouvait échapper à ce supplice.
La nuit qui suivit cette visite, je fus hantée par un rêve étrange...
J'étais la pupille de ce soi-disant maître du château. En réalité, ce domaine m'avait été légué par mon père. Je n'éprouvais que de la répulsion pour cet homme, époux de ma tante qu'il traitait comme un être inférieur. Il exploitait à son profit le château dont j'avais hérité et je n'avais aucun recours pour me défendre.
Un jour, je surpris une conversation de mon tuteur avec son grand ami, un duc que je surnommais "Crapuleux". J'appris qu'un comte était enfermé dans le donjon pour s'être opposé à un plan de mon tuteur. Je frémis d'horreur en entendant la description qu'il fit du cachot dans lequel il avait jeté son prisonnier. Il ajouta, ironique: "Je l'ai fait construire selon mes plans, un chef d'oeuvre!" Je ne connaissais pas le comte, mais je devinais, à travers les paroles des deux compères, mon oncle et le duc Crapuleux, qu'il devait s'agir d'un homme d'honneur, estimé des gens de biens et particulièrement, des femmes.
Je me promis de tout faire pour délivrer cet homme.
Plusieurs jours se passèrent sans que je réussisse à trouver une solution. Comment agir pour libérer le comte et, surtout, réussir à s'enfuir, lui et moi, hors du château? Jour et nuit, j'étais obsédée par ce plan. D'une pensée à l'autre, je me souvins qu'à l'âge d'environ 6 ans, mon père, un jour où il semblait inquiet, m'avait enseigné un passage, connu de lui seul, pour sortir du château. Il avait insisté : "C'est un grand secret que tu dois garder pour toi". Par une entrée secrète, on accédait à un étroit couloir entre deux murs conduisant au donjon et de là, par des galeries souterraines, à l'extérieur du château. J'avais trouvé un filon pour réussir mon plan.
Mais dans quelle pièce se trouvait l'entrée des galeries intérieures ? Je réussis à visualiser des éléments du décor, mais il y avait longtemps que je n'avais pas fureter dans une pièce puis dans une autre, comme au temps de mon enfance. Il fallait que je trouve. Je commençai par les appartements de mes parents, qui, depuis leur décès, étaient inhabités. Je ne trouvai rien de comparable à mes souvenirs. J'éliminai ainsi un nombre incalculable de lieux. A la fin, il ne restait que les appartements de mon tuteur à explorer. Inutile de penser à la complicité de ma tante. Elle craignait tant son époux, qu'elle eut été effrayée de m'aider dans un tel plan. Il fallait attendre mon heure.
Quelques semaines plu tard, mon oncle m'avertit qu'il devait monter à Paris, avec ma tante, pour aller à la Cour. Il prit soin de poster un garde devant la porte de ses appartements avec l'ordre de n'y laisser entrer personne. Ce garde était aussi imbécile que fidèle à son maître. Pour franchir la porte, il me fallait jouer d'astuces. User de charme me paraissait un jeu dangereux car il m'aurait déplu d'accorder la moindre faveur à un tel benêt. Je lui connaissais un autre point faible : son goût pour l'eau-de-vie. Je m'en procurai et sous prétexte que c'était très humide dans le château, je lui offris une première coupe. Il en prit bientôt une deuxième, une troisième puis une quatrième. Il tomba finalement sur le sol, ivre, et se mit à ronfler. C'est alors que je me faufilai dans les appartements. La chambre de mon oncle ne me rappelait rien, mais lorsque j'entrai dans celle de ma tante, je revis la scène et le décor de mes souvenirs. Sur un mur figuraient les armoiries de la famille : oui, c'était bien là ! Derrière une pierre, que mon père m'avait appris à identifier à cause d'un petit relief ressemblant à un cygne, se trouvait un mécanisme qui faisait s'ouvrir une partie du mur conduisant au passage secret. Je procédai sans délai. Le penne bougea. Mais - ciel - avant de s'enfuir, il fallait savoir où aller, apporter des vivres, de l'argent, prévoir des vêtements appropriés pour le comte. Je refermai le mur et retournai sur mes pas.
Où aller après la fuite ? Rester en France ? Non, tôt ou tard on nous retracerait, mon tuteur s'étant toujours assuré, par toutes sortes de manigances, la collaboration des autorités en place. Je pensai à l'Angleterre où mon cousin s'était réfugié pour échapper aux menaces à peine voilées de mon tuteur qui ne voulait pas qu'on se mêle des affaires de sa pupille. Je réglai facilement la question des vêtements et des articles pour la toilette, car j'avais conservé ceux de mon père; j'allai chercher des victuailles à la cuisine. Restait l'argent: où en trouver? J'étais affolée. Je me rendis vraiment compte de mon extrême dépendance malgré ma fortune. Le temps pressait. Après avoir pris soin d'apporter quelques torches, je retournai devant les appartements de mon tuteur. Le garde ronflait encore. Mon oncle y gardait-il quelques pièces de monnaies ? Une fouille en règle me permit de repérer un coffret fermé à clé. Je le saisis et le forcai à l'aide d'une tige métallique trouvée dans un tiroir. Merveille, le coffre contenait des pièces d'or! Je courrai vers l'antichambre, ouvris de nouveau le mur mystérieur, le referma derrière moi en enfilai le couloir. J'étais transis non seulement à cause du haut degré d'humidité qui y régnait mais aussi par une peur glaciale. J'arrivai devant un mur sans issu. A l'aide d'une torche, j'observai le mur : une poignée de fer était fixée à l'une de ses pierres. Je la tournai et le mur s'ouvrit avec une lenteur terrifiante. Je ne vis personne, mais j'entendis des pleurs. Mon coeur battait si fort que j'eus l'impression d'être suivie. Je me ressaisis et continuai mon chemin. Je trébuchai sur un escalier de pierre. Qu'y avait-il là-haut? Le donjon! Et dans un des cachots, une forme qui s'arrêta de sangloter en apercevant la flamme de la torche. Sans me voir, le prisonnier cria: "Fils de chien, tu me laisses deux jours sans manger; tue-moi donc, je préfère la mort que de continuer ainsi". Doucement, je lui dis qui j'étais et l'assurai de mon désir de le sortir de cet enfer. J'approchai la torche et je vis ses yeux qui, en m'apercevant, passèrent de la frayeur à l'espoir et puis à la tendresse. Il me montra la clé de sa cellule accrochée au fond du couloir à gauche. Après avoir ouvert la porte, le comte posa sa main sur mon épaule en guise de gratitude. Malgré le danger de la situation, un bonheur m'envahit... l'état physique du comte était pittoyable après tant de mois de cachot, sans possibilité de se laver et de régler son apparence, mais je ne voyais que son regard.
"Maintenant, le souterrain", lui dis-je. J'avais tellement l'esprit en alerte que l'enseignement de mon père remonta vivement en ma mémoire. Je n'eus aucune difficulté à trouver le moyen d'accéder au souterrain à l'aide d'une trappe actionnée par une tige dissimulée dans une pierre escamotable du plancher.
Notre course à travers le souterrain fut pénible. La voute du souterrain servait depuis longtemps d'abris aux chauve-souris qui passaient et repassaient sans cesse sur nos têtes. Sans nous le dire, nous pensions réciproquement qu'à l'autre bout du tunnel une rencontre imprévue pouvait anéantir nos espérances. Mais à une admiration réciproque devant notre courage se mêlait une sensualité troublée et une attirance plus fortes que la peur. La sortie débouchait sur un lieu désert d'où nous apercevions la ville de Tours. La rivière était à quelques pas, et le comte en profita pour s'y baigner. Je le trouvai magnifique.
Notre périple jusqu'en Angleterre fut digne des aventures les plus invraisemblables. Nous eûmes très peurs quand un habitant de Tours embarqua avec nous sur un voilier qui faisait la navette entre deux ports. Ce monsieur m'interpella par mon nom; je l'ignorai; il insista. Je pris la tournure de langage des bergères de mon village pour lui dire que ma noblesse se limitait à garder les moutons noblement.. Le comte et moi nous nous regardions intensément et malgré ce danger nous étions plongés dans une euphorie sans égale. Rendus en Angleterre, mon cousin nous accueillie comme je le croyais. Il nous offrit le gîte dans une annexe de sa résidence. Il nous restait des pièces d'or. Jamais aucun être n'apprécia le bonheur d'être libre plus que nous. Lorsque pour la première fois nous nous sommes unis, s'ajouta le bien-être de l'extase. Que la vie était belle ...
Quel rêve fantastique... Je me demande à quel besoin il correspond en moi. Je ne crois pas, comme l'une de mes amies me l'a suggéré, qu'il fait appel à une vie antérieure. Je pense plutôt qu'il rejoint mon esprit chevaleresque envers les hommes.
Ce beau rêve, j'aime parfois le revivre avant de m'endormir en me le racontant comme un beau conte de fée. Tout comme une enfant, après l'écoute d'une belle histoire, je m'endors en pensant au beau comte de ce conte que j'ai rendu libre et heureux.