L'eau et le feu


Cela se passait au temps des croisades, en pays sarazin.
En ces âges de grand fanatisme, le sire de Joinville,
un chevalier franc, un croisé, nous raconte:
 Il y avait dans Damas une vieille femme, une moitié-folle,
qui allait de place en place, portant une fiole d'eau dans une
main et une écuelle de feu dans l'autre. Elle disait que l'eau était
pour éteindre les flammes de l'enfer, et le feu pour incendier le
paradis. Elle disait aussi que lorsque les hommes ne vivraient
plus par la peur de l'enfer ou pour la récompense du paradis, ils
pourraient s'aimer d'un amour vrai et pur, dans la lumière de
leur dieu.
Cela se passait en pays sarazin, en des temps de grand
fanatisme.
Mais l'on dit que la vieille femme a été vue il n'y a pas si
longtemps, en Algérie, en Tchétchénie, en Afghanistan, en mille
endroits. On dit qu'elle marche toujours, l'eau et le feu à la main,
et l'on dit qu'elle se rapproche. Il y a tant d'enfers et tant de
paradis à détruire avant d'apprendre à s'aimer.


Christian Carpentier

1998









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