
Lapin végétal
J'ai
rendez-vous au fond du verger.
Cerise entre les cerises, pivoine de bonheur et pulpeuse d'espérance, je
mâche sous les
bourgeons gonflés de la reine Hortense, mon cardon adossé contre l'écorce
rugueuse
de l'impératrice Eugénie. Mon bigarreau Napoléon va apparaître d¹un moment
à l'autre, conquérant
magnolia de mes faibles saponaires.
Je groseille entre les sarments une chanson douce. Mon cœur de soie bat
l'acacia, chicorée
sauvage de sentiments mêlés en salade de fruits de la passion naissante.
Jonquille et amoureuse, je me sens violette sous la mousse, embaumant
discrètement l'univers de
mon amour éclos. Mes iris clignent dans le chahut de mon cœur hibiscus.
Je le cherche partout, effeuillant l'horizon pour dénicher sa silhouette
églantine.
Nous avons rendez-vous pour la première fois.
Je sursaute à chaque bruissement, pastèque dégorgeant d'espoir, le melon à
point suant de toute
part de son émotion florissante.
Hier, ne m'a-t-il pas chlorophyllé de ses déclarations sylvestres?
Peut-être ai-je rêvé. Il me
semble pourtant me souvenir de cet artichaut susurré chou pommé dans le
creux de mon échalote...
Six heures déjà.
L'ortie sonne au loin, la mauvaise ! Une heure de retard. Est-ce citron ?
Peut-être s'est-il
égaré, le jardin est si vaste, il aura confondu les Montmorency. Ou bien
l'amandier cynique
se joue de mes nervures à fleur de bulbe...
Frémissante d'impatience, je retiens ma quetsche. Il me faut rompre
l'ardeur de mon guignier
précoce. Je ne veux pas me noyer dans un fenouil à peine mûri pour des
nèfles. J'ai été Louise-bonne
en trop d'occasions, blette leurrée par quelque William si prompt à
déclarer sa flamme, et
aussitôt reparti vers d'autres péchés. Mais j'ai appris la leçon, et je ne
vais pas me figuier encore une fois
dans une histoire à peine éclose !
Reinette que je suis, je deviendrais Reine-Claude avant l'aube si le cœur
lui en dit, à mon joli prunier.
Je garde mon raisin et ma tête bien froide. Je ne céderai pas sous les
litchis doucereux de son premier regard. Le pissenlit serait trop amer s'il
s'en retournait ensuite, concombre et céleri-rave, déconfit à l'avance de
sa victoire certaine.
Sept heures au potager. Nous parlerons ciboule et ciboulette, lavande de
ses yeux et thym velouté sous ses baisers furtifs, romarin dans la main,
persil à nos choux-fleurs, cerfeuil l'un contre l'autre comme une
seule boule de lierre...
Nous avons rendez-vous !
Courge nauséabonde, le doute s'insinue peu à peu dans ma marguerite
effeuillée. Et s'il ne venait plus ?
Non, je ne renoncule pas.
L'obscurité a saisi la gloriette et embrasse à présent le jardin tout
entier. J'ai la tête en spirée. Un goût de sédum âcre monte dans ma gorge
nouée. Un phlox incontrôlable fait jaillir des gouttes de rosée de mes
lentilles aveugles.
Je patauge dans le potager, le rhizome en lamelles et le pruneau mauvais,
avec des envies de meurtre ratatouille. Tomate verte, je
carotte à fanes jaunies sans retenue. La défoliation est trop forte...
Huit heures trente. Le silence étreint mes dernières giroflées. Plus le
noir
se fait, plus tout m'asparagus clairement.
La nuit aubergine étend ses branchages sarmenteux et le paysage s'enfonce
dans la pénombre, enlevant avec lui mon dernier estragon.
Folle que je suis, d'avoir cru ses aubriettes l'ombre d'un seul instant !
Je reste plantée là, tubéreuse, la sève figée, à fixer ce chemin qu'il
devrait emprunter
pour me retrouver. Je respire les senteurs exquises qui se répandent
langoureusement à la
tombée du jour. Mon esprit s'effiloche en feuilles de salade. J'endive,
mille frisées
traversent ma scarole enflammée, mon cœur batavia la chamade. Aurait-il
menti, le muflier ?
Je veux croire encore qu'il s'est perdu.
J'avance vigne vierge entre haricots emmêlés et pois cassés en divisions
romaines
anarchiques. Les pieds de framboisiers s'étreignent à ne plus savoir où
sont leurs racines.
Les aubépines s'en mêlent et les cassis effeuillent leurs vertus de leurs
épines complaisantes. Tout ici respire le désir et m'asperge de sa
sensualité débordante.
J'herbe folle parmi ces piments dépravés. Ma passion frustrée s'exacerbe
encore sous les à-coups de leur fouillis lascif.
Nous avions rendez-vous !
Il devrait être là, l'épinard ! Oh, comme je baiserai alors ses lèvres
mandarine ! Je lui
tirerai ses endives en broussaille, et lui pincerai méchamment le brocolis pour
me
venger de ces heures rhubarbe. Puis-je le laisserai m'effeuiller tendrement
l'orange,
supplier à genoux ma myrtille, implorer ma grâce et ma clémentine.
Nous roulerons alors sous les fruitiers chargés de pommes interdites,
d'abricots juteux et
de poires déconfites et jalouses. Nous écraserons de nos corps enlacés les
coings
regorgeant de leur bonheur sucré. L'oseille irritera nos peaux échauffées
et les dernières
chairs des nectarines vieillissantes exhaleront en mourant leur soupir
odorant.
Il fait si noir ici que j'en perds mes repères.
J'amaryllis désespérée et je sanglote à gros salsifis. Il m'a oublié comme
un potiron mûr, dont les tiges fraîchement coupées s'étiolent déjà et
racornissent inexorablement. Et me voici toute flétrie parmi quelques
glaïeuls
couchés de mauvaise volonté qui sonnent le glas de mon amour avorté. Je
colchique à tâtons
entre lupins maussades et delphiniums arrogants.
Je devrais m'en aller, mais presque malgré moi je zinnia encore entre les
plates-bandes
colorées qui me narguent de leur bonheur tranquille.
Comme s'il pouvait venir, maintenant !
J'étouffe un crocus et essuie sous mon oeillet une feuille de tulipe qui
s'échappe. Les
bégonias charnus se moquent encore de moi. J'aurai du me méfier. Mais j'ai
été trop
narcisse. J'ai cru toute pétunia que j'étais la plus forte, irrésistible
dahlia.
L'ombre a envahi la terrasse toute entière, emportant avec elle jusqu'aux
dernières
exhalaisons. Un dernier myosotis, mais plus rien ne m'importe, je reviens
doucement sur le
chemin minéral qui absorbe goutte à goutte mes ultimes espérances.
Demain, fossile erratique, j'irai à la grotte déverser mon chagrin dans les
concrétions
calcaires. Je me déliterai en stalactites larmoyantes et graverai ma
complainte sur leurs
veines pétrifiées. Peut-être trouverai-je un semblant de compassion dans
leur mutisme austère.
Dans ce jardin la vie fait trop de bruit, mes pensées s'étiolent sous leurs
bourgeonnements volubiles...
© 2000 ANAKA (Anne)
