
Beauté relative
Si le
papillon n'avait pas d'ailes, il serait moche ! Horrible ! Imaginez-le avec
de longues pattes fines et crochues, des antennes luisantes, un corps velu
comme celui d'une araignée… et… pas d'ailes ! Vous le regarderiez ? Ne
serait-ce du coin de l'œil ? Votre enfant accepterait-il qu'un affreux
lépidoptère ainsi dénudé se pose sur son épaule ou dans le creux de sa main
? Iriez-vous les voir tels d'abominables bourdons rampants dans des serres
de papillons défraîchis ? Vous les épingleriez peut-être sur vos murs dans
des cages de verre… Tintin, oui ! Par la fenêtre ou dans la poubelle, les
affreuses bébêtes ! Dans les toilettes, et on tire la chasse par-dessus…
non mais !
Le papillon a des noms à coucher dehors, c'est dire que personne ne lui
décocherait un regard s'il ne jetait pas de la poudre aux yeux avec ses
empennages de mariage princier : Rhopalocère ! Alucite ! Attacus ! Bombyx !
Danaïde ! Liparis ! Noctuelle ! Parnassien ! Phalène ! Saturnie ! Satyre !
Tiens, il est drôlement trouvé celui-là ! Vanesse ! Xanthie ! Zeuzère !
Zygène ! Et j'en passe, tous des noms de dinosaures !
Dire qu'il est le fruit d'une larve et se métamorphose en chenille rampante
avant de se momifier grossièrement en chrysalide ! Remarquez, moi, je n'ai
rien contre eux, je remarque seulement… certaines choses… Par exemple, que
si le cafard avait les ailes du papillon, il serait beau ! Agréable à
regarder et très apprécié ! Vous oseriez, vous, écraser un beau cafard avec
des ailles somptueuses, jaune-citron à petits points vert-pastel et d'un
magnifique liseré bleuté sur les bords ?
L'habit ne fait pas le moine… Eh ! Eh ! La preuve que si !
Que dire des coccinelles si elles n'avaient pas ce joli corps
hémisphérique, ces élytres orangés à petits points noirs et ressemblaient à
des puces ou des mouches à merde, qui plus est, sans ailes ? Vous les
appelleriez la bête à Bon Dieu peut-être ? Vous les laisseriez grimper sur
votre doigt en l'air en lui chantant des louanges, pardi ? Vous refuseriez
de l'écraser car soi-disant cela porte-malheur, sans doute ? Tintin, oui !
C'est en courant que vous déguerpiriez en criant papa, maman !
Mettez-y des ronds verts et bleus sur vos blattes et vos mites et dites-moi
ce que vous en pensez ! Ah ! J'attends de savoir, tiens ! Ce n'est plus au
Baygon vert ou jaune que vous allez les chasser, c'est au mouchoir en soie
! Au petit papier blanc glacé ! Avec de jolis filets crochetés ! Je vous y
vois déjà :
- Venez voir les enfants, la jolie petite blatte sur la table à manger ! Ah
! Ah ! Regardez ses belles couleurs, elle grimpe sur mon doigt ! Faites un
vœu les enfants…
C'est la preuve que le Bon Dieu a mal fait les choses, ou plutôt, qu'il a
maquillé la vraie beauté des animaux par une parure falsifiée. C'est vrai,
quoi, ce n'est pas parce qu'on s'appelle "Chapon" qu'on est
meilleur que "Canard". C'est un peu jouer avec des artifices, non
? C'est une question de goût somme toute relative… et la beauté, c'est
pareil ! Il faut remédier à tout cela… remettre les choses à leur place…
retrouver la vraie nature des animaux et inverser les préjugés sur leur
aspect !
Eh oui ! J'y réfléchis depuis longtemps, et j'observe… Tenez, l'autre jour,
je me suis amusé à suivre un cancrelat jusque dans son refuge. Et que
vis-je ? Hein ? Vous ne devinez pas ? Tintin, oui ! Je suis sûr que vous
savez… Le désir ! Eh oui ! Véridique ! Le cancrelat se love contre son
congénère, dès qu'il a franchi sa porte ! Alors ? Qu'en dites-vous ? C'est
bien la preuve que ses pauvres petites bestioles, qui n'ont pas demandée à
être présumées si laides, ont autant de sentiments qu'une colombe ou qu'un
tourtereau !
Nous sommes manipulés depuis la nuit des temps ! C'est du trompe-l'œil ! Je
vous le dis tout net ! Eh! Bien moi, je refuse de me soumettre aux
exigences des traditionnelles définitions de la beauté, et pour tout dire,
je vais jusqu'au bout de mes idées : je magnifie ce qui est injustement
considéré comme hideux et j'avilis ce qui est jugé à tort comme le summum
de la beauté !
J'habille mes compagnons d'infortune, ceux que la société rejette, ceux que
le démon a soi-disant rendus disgracieux, et je les pare de toute la
magnificence de l'univers. Je déshabille, dégrade et déchois ceux que la
nature a privilégiés, ceux qui font craquer le monde entier de leurs
fioritures tape-à-l'œil.
Je fixe d'adorables dentelles faites main sur le dos de mes limaces. Je
peins les coccinelles en noir. J'habille mes cafards de magnifiques parures
dorées et trempe leurs pattes et leurs antennes dans de la peinture. Je
déplume les paons dans les volières et brûle les plumes. J'arrache les
ailes des papillons pour les coller au cul de mes souris auxquelles je noue
également un joli papillon autour de leur queue.
Je me faufile en grand secret dans les zoos pour peindre les cornes des
rhinocéros couleurs pastels. Écoutez, je vais vous dire un secret : hier
soir, je me suis introduit frauduleusement dans le musée d'histoire
naturelle en plein centre de Paris ! J'y ai fait de ces dégâts ! J'en
rigole encore ! Oh ! Je ne recommencerai plus, j'ai failli me faire prendre
! Vous verrez, ils vont en parler à la télévision… Hi ! Hi ! Il faut en
avoir du culot pour taguer les dinosaures comme des zèbres ! Je suis sûr
qu'il y aura bien quelques malins pour en faire des cartes postales ; c'est
bien la preuve qu'il suffit d'un rien pour changer les mentalités, non ?
Enfin, revenons à mes coqueluches. Qu'ils sont beaux mes petits
gastéropodes aux allures de fêtes ! Qu'elles sont belles mes petites souris
endimanchées, et mes taupes avec des diamants dans les yeux !
Mais ce n'est pas tout… Je suis biologiste, et dans mon laboratoire secret,
j'étudie des procédés de métamorphose des insectes rampants et des animaux
domestiques… Je prépare mes vaccins et mes poisons. Vous verrez, je suis
sur le point de réussir. Les chiens et les chats vont devenir hideux et
seront massacrés, jetés dans des incinérateurs comme les pestiférés qu'ils
auraient toujours dû être ! Bientôt, vos enfants câlineront des rats bleus
comme des schtroumfs, dans leur lit avant de se coucher, et vous-même, vous
accrocherez empaillées de jolies souris rouges à rayures vertes dans votre
salon. Les araignées remplaceront les papillons dans votre cœur. Vous
aplatirez d'un coup de talon les canaris gris comme des blattes.
Non mais ! On ne me la fait pas à moi ! Qui va décider à ma place de ce qui
est ravissant ou vilain ? Certainement pas les préceptes de leurres
soi-disant naturels et divinement établis ! Vous verrez… Tenez, pas plus
tard que dans deux ans ! Oh ! Mais… Que vois-je ? Mais oui… Tiens, tiens…
Voilà qui est intéressant… Euréka ! J'ai trouvé ! J'ai réussi !
- Eh ! Ce n'est même pas pour demain ! Ne vous retournez pas… J'arrive !
Joseph
OUAKNINE
