L'e-mail

Quand j'ai reçu cet e-mail, j'ai immédiatement pensé que Michaël me faisait une blague. Il faut dire qu'il était coutumier du fait, toujours à la recherche du coup foireux, ou de la blague idéale sortant de l'ordinaire, mais quand je l'ai eu au téléphone, et devant son étonnement… que dis-je ? son hilarité, j'ai de suite cherché qui d'autre aurait bien pu me l'envoyer.
Certes, il y avait bien une adresse d'expédition, mais elle était si étrange qu'elle me semblait être une blague incongrue d'un malade ou d'un attardé mental : dieux@cieux. Un moment, j'ai pensé à une caméra cachée ou à un canular de ce goût, puis j'ai relu dix fois, vingt fois cet hilarant message sorti de nul part, avant de finir par éclater de rire à mon tour devant l'incroyable avertissement :
- À peine croyable ! Qui peut bien m'envoyer une telle sottise ?

Monsieur, Une récente et très sérieuse investigation nous a dévoilé qu'une erreur s'est glissée dans le patrimoine génétique de certains cas dont vous faites partie. À titre de compensation et pour répondre à votre curiosité toute naturelle et bien légitime, nous vous informons que cette extraordinaire transmutation, dont vous êtes malheureusement l'un des éléments multiplicateurs, porte sur le traitement de la souffrance par le cerveau. En effet, désormais, au lieu de ressentir une violente douleur à chaque blessure de niveau B et plus, votre cerveau vous imposera un vulgaire et effrayant lâché de langue.
Nous vous recommandons de bien vouloir garder le plus confidentiellement possible cette information certes insolite, afin de ne pas affoler et paniquer outrageusement une population déjà trop vite et trop souvent pusillanime.
Si ce moyen de vous contacter vous paraît étrange et inhabituel, c'est qu'il nous est apparu impératif d'agir très vite, d'une part, et que nous n'avions plus le choix, d'autre part, puisque votre épouse souhaite un enfant. Nous vous adjurons d'ailleurs de ne plus avoir de relations sexuelles ni avec elle, ni avec vos deux maîtresses, et ce, jusqu'à nouvel ordre !
Afin de parer à cette affreuse gêne mais non-insurmontable problème, et éviter la contagion au monde entier par la transmutation définitive du génome humain, nous vous demandons de bien vouloir effectuer une opération mentale simple dont vous nous donneront très prochainement les clés.
Si vous refusez de coopérer, ce qui reste d'ailleurs votre droit, et afin d'éviter une dramatique contamination du reste de l'humanité, nous serions dans l'obligation de vous castrer ou d'abréger votre existence sur terre. Veuillez nous faire part de votre décision par retour de courrier dans les 48 heures maximum.


Suivait une formule de politesse…
Dire que j'en avais les larmes aux yeux aurait été un euphémisme. En effet, comment rester stoïque devant une telle incongruité ? Pourtant, le soir même, j'ai commencé à avoir peur, me demandant tout de même comment l'auteur de ce canular pouvait bien savoir que j'avais deux maîtresses. J'ai eu d'ailleurs de plus en plus peur, surtout lorsque Tatiana, ma femme, lovée au creux de mon épaule sur le canapé, m'a déclaré d'une voix suave :
- Ne serait-il pas venu le temps que tu me fasses un enfant ?
Je ne sais pas si j'ai tremblé en répliquant que j'étais fatigué, mais elle a paru aussi décontenancée que si je lui avais dit d'aller le faire toute seule. Il faut dire que ma réplique avait été plutôt maladroite.
- Comment ça, fatigué ? s'est-elle indignée en redressant sa tignasse blonde telle une hyène, les yeux flamboyants et agressifs.
Après l'avoir rassuré comme je pouvais, je me suis enfermé seul dans la salle de bain et j'ai attrapé une lame de rasoir. Oh ! Rassurez-vous, je n'avais pas l'intention de me suicider ou de me faire très mal, mais avouez que le test s'imposait, non ?
La bouche grande ouverte, les yeux rivés sur la glace, je me suis fait une légère incision sur le petit doigt de ma main gauche et j'ai immédiatement ressenti un léger picotement en même temps qu'une goutte de sang faisait son apparition. En prenant acte que ma langue était toujours bien en place, j'ai eu un sourire vite réprimé :
- Blessure de niveau B ! Qu'est-ce donc ? Je ne vais tout de même pas me couper un bras !
Par mesure de précaution, j'ai prétexté une migraine en entrant dans le lit conjugal, ce qui a contribué à rendre Tatiana de plus en plus ombrageuse :
- Si tu ne m'aimes pas assez pour me faire un enfant, tu me le dis de suite, j'irai le faire ailleurs… et avec quelqu'un d'autre !
J'ai un instant pensé qu'elle était dans le coup, qu'elle avait manigancé tout cela avec une amie, peut-être pour voir ma réaction. D'un autre côté, il était vrai qu'elle avait l'âge de faire ce qu'on a l'habitude d'appeler une fécondité tardive et qu'il était normal qu'elle finisse par me proposer la procréation, même si la coïncidence était troublante.
Le lendemain matin, plus pour en connaître le résultat, que pour donner une réponse, et au risque de paraître ridicule, j'ai répondu à l'e-mail :
J'accepte ! Donnez-moi vos instructions.

J'ai longuement fixé l'écran, n'arrêtant pas de cliquer nerveusement sur le bouton " Lire le courrier " et soudain, j'ai reçu un message provenant du même et mystérieux destinataire :

Message reçu ! Votre message vient de s'afficher sur la console de votre correspondant, cela ne signifie pas qu'il a été lu et compris.

J'ai souri en imaginant un ange ou un Bon-dieu devant un écran et j'ai attendu la réponse qui n'a pas tardé à apparaître sur mon écran :

Bravo ! Nous savions que nous pouvions compter sur votre compréhension. Vous aurez le droit à dix ans de vie de plus sur terre. Voici votre clé personnelle à réciter mentalement trois fois par jour pendant une semaine pour palier à votre problème de transmutation :
IDDN.FR.010.0082852.000.R.P.2000.030.42000.
Nous vous souhaitons un prompt rétablissement et veuillez nous excuser pour ce fâcheux incident.

- Pauvre idiot, ai-je murmuré en cliquant sur " Effacer le message " d'un geste rageur, et tu crois que je vais gober ça !
Toute la journée, j'ai cherché à savoir qui avait bien pu vouloir me faire cette farce. J'ai téléphoné à ma famille, à mes amis, j'ai remué ciel et terre à la recherche de ce farceur en délire, me doutant bien qu'il n'allait pas tarder à se manifester sous la forme d'un visage hilare par la bonne blague.
Le soir même, en quittant mon travail, mon portable s'est mis à vibrer. Persuadé que c'était lui, mon farceur invétéré, j'ai lâché le volant pour le saisir. Manque de pot, sans doute à bout de nef après cette folle journée, l'esprit encore vagabond sur cette invraisemblable facétie, je me suis mélangé les pinceaux et au lieu de freiner au rouge qui venait de s'allumer, j'ai appuyé sur l'accélérateur… Au même instant, une voiture blanche a déboulé devant moi à toute vitesse…

Je me suis retrouvé la tête dans le pare-brise ! Jambe droite brisée, bras gauche cassé, des éclats de verre et du sang partout, tableau de bord à changer ! Tout est devenu trouble autour de moi, mais je n'ai pas perdu connaissance… et… curieusement, je me suis retrouvé dans cet état désespéré sans avoir ressenti la moindre douleur !
J'ai rapidement compris que j'avais fait la plus grosse gaffe de ma vie en ne prenant pas au sérieux cet incroyable e-mail, en voyant d'une part que je ne souffrais pas, mais surtout lorsqu'un homme, après avoir hurlé des " Laissez-moi passer, je suis médecin ! " s'est penché vers moi, l'œil inquiet et compatissant en même temps : - Monsieur, entrez votre langue s'il vous plaît, vous risquez de vous mordre !


Joseph OUAKNINE

 








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