
Toca
Toca, c'est mon petit nom. Mon diminutif si vous préférez. En réalité, je m'appelle Laurent, mais à l'école on m'appelait "Tocard !" Puis, quand j'ai grandi, c'est devenu "Toca". Je ne suis pas plus bête qu'un autre, mais j'en ai l'apparence, c'est bien vrai.
À vrai dire, si on m'appelle ainsi, c'est à cause de mes yeux. J'ai les yeux clairs, très clairs. Presque blancs ! À un point tel qu'au premier abord, on se demande même si j'ai des iris. S'il n'y avait pas la pupille et un petit liseré légèrement plus foncé pour séparer le blanc du presque blanc, on aurait facilement pu me prendre pour un aveugle. Remarquez, j'aurais bien aimé, moi… Voir sans qu'on le sache ! C'est mon petit côté voyeur… que j'adore !
Souvent, les gens se demandent si je suis en train de les regarder. Je vois dans leur attitude qu'ils sont mal à l'aise. Il est vrai qu'il est dur de faire la différence entre mon regard direct ou détourné puisque je n'ai pas, comme dans les autres yeux, la petite lueur de l'iris qui fait que l'œil vit et parle de lui-même.
Je fais peur à tout le monde bien sûr ! Aux adultes déjà, alors imaginez les enfants… Il faut dire que je les comprends : moi-même, le matin, en me regardant dans une glace, je suis surpris, voire parfois, par forte luminosité, effrayé. À l'école, et pourtant ils avaient l'habitude, mes camarades me fuyaient même dans les cours de récréation, interpellaient les autres dès qu'ils me voyaient arriver :
- Attention ! Le Tocard arrive !
Ma propre mère a hurlé de terreur en me voyant lorsque la sage-femme m'a déposé sur son ventre :
- Ce n'est pas mon fils ! Ce n'est pas mon fils !
Il paraît que les handicapés ont un autre sens qui prend le dessus lorsque l'un d'eux est atteint. Les sourds, par exemple, ont une vue perçante ; les aveugles ont l'ouie fine. Tout cela est logique et facilement explicable. Moi, à part l'absence de couleur de mes yeux, je ne ressens aucun handicap particulier… Pourtant, j'ai l'ouie et la vue extrêmement affûtées, à un point que vous n'imaginez pas.
Des dons divins ? Qui sait ? Je me suis souvent posé la question, hésitant à en parler autour de moi, mais un jour, je me suis rendu compte que, tout divins qu'ils puissent être, il valait mieux les cacher. Ce jour-là, je marchais à côté de ma mère. Elle me tenait par la main et du haut de mes sept ans, caché derrière les épaisses lunettes noires qu'elle m'imposait chaque fois que nous sortions, comme à mon habitude, j'ai admiré le ciel.
- Tu vas arrêter de lever la tête comme un imbécile ! m'a-t-elle dit soudain, regarde comme les passants te jettent de mauvais regards… J'ai honte de toi !
- C'est tellement beau ! ai-je répliqué, tous ces petits cristaux suspendus dans les nuages… Tu ne les vois pas, toi ?
La claque retentissante que j'ai reçue m'a fait croire deux choses : tout d'abord, que ma mère avait une mauvaise vue, ensuite qu'elle ne voulait pas que ça se sache.
- Je vois que tu as une tête d'abruti ! Et je n'aime pas que l'on se moque de moi !
J'ai compris par la suite que ma mère n'avait pas une mauvaise vue, mais moi, une excellente, hors du commun…
À l'époque, du fond de la classe derrière les vitres, j'adorais regarder les petits oiseaux ; capter les vibrations de leurs fins duvets lorsqu'ils se posaient sur une branche lointaine ; discerner leurs yeux cuivrés lorsqu'ils transperçaient un nuage, happant ça et là de petits insectes qui hurlaient de désespoir. Je me faisais toujours honteusement ranimer à ma vie d'écolier par une maîtresse qui ne comprenait rien :
- Laurent ! Je t'ai posé une question !
- Tocard est encore parti dans les nuages ! hurlait systématiquement la classe, hilare.
Ils ne pouvaient pas voir tant de fabuleux détails, eux, les malheureux !
Tout cela m'a rendu sournois. J'ai appris à regarder de biais, à voir sans en donner l'impression. Plus tard, je suis même arrivé à faire croire aux filles que je les regardais droit dans les yeux alors que je reluquais sans vergogne leur fabuleux décolleté…
Et mon système d'audition ! Qu'il est formidable, lui aussi ! De quoi rendre jaloux tous les mouchards des services secrets de la planète ! Je peux entendre ce qui se dit à l'autre bout de la rue… Même des chuchotements à cinq-cent mètres de distance ! Et dans mes oreilles, ce n'est pas un brouhaha démesuré, loin de là. Tout est clair. D'une incroyable netteté. Je peux filtrer à volonté, tout entendre ou sélectionner le plus intéressant. Je peux même n'écouter qu'une seule chose lointaine, une petite conversation discrète derrière les vitres d'une ferme sur la colline, et atténuer tout le reste, devenant comme sourd à deux mètres. Parfois, pour ne pas dire souvent, je ferme les oreilles pour ne pas écouter les méchancetés du monde environnant.
Devenu adulte, pour descendre en ville, j'ai continué de mettre des lunettes de soleil très foncées, même en plein hiver, ou sous la pluie. En fait, je les enlevais rarement, comme dans le petit restaurant où j'adorais m'inviter… Seul, toujours seul, puisqu'il n'y avait personne pour m'accompagner. Évidemment, aucune fille ne voulait sortir avec moi.
Si je me suis souvent rendu dans ce petit restaurant, c'est pour une raison très particulière. Derrière lui, un peu à l'écart sur une esplanade, il y avait un gigantesque transformateur au méthanol et à membrane échangeuse de protons, un nouveau procédé inventé la SNDEA . Ce transformateur était d'une puissance incroyable. Oh ! Je ne saurais pas vous en expliquer son fonctionnement, le monde des atomes est bien trop complexe pour moi, mais enfin, je peux vous dire que le jour où je suis passé près de lui, par curiosité, j'ai senti comme une force incommensurable me traverser le corps.
Au début, j'ai pris peur. J'ai cru que je me faisais électrocuter, qu'il y avait une fuite radioactive ou je ne sais quoi d'autre. Certes, le transformateur était bien isolé dans une cage de béton, mais j'ai tremblé de tous mes membres, m'apprêtant à courir dare-dare vers l'hôpital pour faire des examens approfondis.
Pourtant, je n'ai rien fait de tel, car après avoir ressenti ces étranges vibrations, j'ai entendu un drôle de bruit… Un bruit lointain, mais très proche en même temps… Un bruit que je n'avais jusqu'alors jamais entendu, mais surtout, un bruit qui ne semblait pas passer par mes oreilles, comme s'il s'imprégnait directement dans mon cerveau.
Plus surpris qu'inquiet, je me suis approché un peu plus du transformateur, étrangement persuadé que je ne risquais rien… Allez savoir pourquoi ! Peut-être ce bruit m'auréolait-il de bien-être et de sérénité…
Il faisait presque nuit, pourtant je voyais parfaitement bien. J'ai fait le tour du transformateur, essayant de découvrir quel mystère pouvait bien se cacher derrière ces phénomènes, déjà persuadé que ce bruit et cette vibration qui me traversait le corps n'avaient rien à voir avec le transformateur ; que ce dernier en avait juste été l'élément déclencheur. Alors j'ai levé les yeux, et là, ça a été l'enchantement… L'émerveillement !
Mon regard s'est enfoncé dans l'immensité étoilée de l'espace comme si je voyageais à bord d'un vaisseau spatial, comme si j'avais la tête collée au pare-brise et qu'il fonçait à toute vitesse vers je ne sais quelle destination, les étoiles défilant rapidement sur les côtés. Immédiatement pris d'un immense vertige, j'ai baissé la tête et fermé les yeux. Mon cœur battait à toute vitesse et je suis resté ainsi un long moment, immobile, figé, pour me calmer.
Quand j'ai rouvert les yeux, tout était redevenu normal autour de moi, mais dès que j'ai de nouveau relevé la tête, le vertige m'a repris. Je me suis rapidement éloigné du transformateur. Quelques mètres plus loin, le bruit étrange avait disparu et je pouvais lever la tête sans crainte, la voûte céleste m'apparaissant aussi stable et paisible que d'habitude.
Le lendemain, après m'être rendu compte que les phénomènes de la veille, liés au transformateur, ne s'étaient pas évanouis, j'ai attendu la tombée de la nuit dans mon petit restaurant. Ensuite, j'ai grimpé sur le toit du transformateur grâce à une petite échelle prévue à cet effet, et je me suis couché… J'ai vite compris que les bruits étranges que "j'entendais" étaient des sortes de bruits du cosmos ! De toutes les étoiles ! Des bruits qui me parvenaient de partout à la fois, des bruits que je n'ai d'ailleurs jamais pu interpréter…
J'ai ôté mes lunettes et je me suis laissé aller…
Que vous dire ? Comment vous raconter cette incroyable impression de voyager malgré mon immobilité ! Inoubliable ! Comme si j'avais un télescope devant les yeux ! Un télescope d'une puissance phénoménale ! Je sentais bien le toit du transformateur dans mon dos, je pouvais humer le souffle du vent frais sur mon visage et les odeurs des proches prairies, mais mes yeux étaient ailleurs…
J'y suis retourné toutes les nuits, vous pensez bien ! Et j'y ai vu des choses inouïes. Un monde nouveau s'ouvrait à moi. Je pouvais plonger ainsi jusqu'à plus soif dans l'espace intersidéral de la voie lactée ! J'ai vite appris à contrôler mon déplacement virtuel dans l'immensité de la galaxie et j'ai pu voyager ainsi de planète en planète, inspecter leur sol comme si je le survolais en rase-mottes avec un planeur.
J'ai commencé à répertorier et à mémoriser toutes les étoiles et les planètes les plus intéressantes. Sur certaines, j'ai trouvé une vie primaire, des animaux parfois étranges, des forêts vierges, des immensités d'eau… J'ai traversé des nébuleuses, des planètes de gaz, des sols arides, invivables, glacials ou en fusion. Je me suis laissé emporté par des comètes, des étoiles filantes… J'ai sondé des novæ et des supernovæ…
Au bout d'un an, j'avais fait un large inventaire de mon nouveau domaine, mais j'ai voulu aller plus loin, toujours plus loin… J'aurais très bien pu me contenter de bien visiter et inspecter les mondes que j'avais déjà découverts, mais rien de ce que je connaissais ne m'intéressait vraiment. J'ai fouillé au hasard, au gré de ma fantaisie, en fonction de l'angle de vue qui s'offrait à moi chaque nuit. J'ai prospecté, recherché ce que tout être humain possédant mes facultés aurait tenté de trouver… Évidemment ! La vie ! Ce qu'on appelle des extraterrestres ! Des humains évolués… comme nous !
Et je les ai trouvés ! Au bout de deux ans ! Dans un petit coin perdu de la galaxie, proche d'un soleil étincelant. Si étincelant que je ne pouvais pas le regarder sans me brûler les yeux. Ce qui aurait été dommage ! Quand on a de tels dons, on en prend soin !
Pourtant, j'ai pu m'approcher virtuellement de cette planète suffisamment près pour voir la vie que ces extraterrestres menaient. Ils étaient en tout point identiques à nous, morphologiquement parlant, en tout cas. Ils vivaient le plus souvent concentrés dans des villes parfois si gigantesques qu'elles s'étalaient sur des kilomètres. Ils avaient l'air un peu triste, marchaient sans redresser la tête dans de grandes avenues bordées d'arbres ou de parterres fleuris, s'engouffraient dans des petites voitures ou dans de grands autobus… Un peu comme chez nous.
L'une des villes a particulièrement attiré mon attention. Une très belle ville ! Un fleuve la traversait. Un fleuve très sinueux bordé de très beaux bâtiments en pierre… Les hommes de cette ville n'hésitaient pas à s'enfoncer sous terre tous les matins et tous les soirs ! De vraies fourmis ! J'ai pensé qu'ils avaient une activité souterraine importante, minière peut-être, mais ils ressortaient toujours propres !
Intrigué et attiré par cet incroyable ballet, plusieurs nuits de suite, je suis allé vivre, toujours virtuellement, parmi eux… Et puis un jour, je l'ai vue… Une fille d'une beauté comme il n'en existe nulle part ailleurs dans l'univers ! J'en tremble encore lorsque je repense à elle. Elle était un peu petite, brune… et… Mon Dieu ! Quand j'ai vu ses yeux, j'ai cru que j'allais mourir de joie. Ils étaient comme les miens ! Blancs ! Et elle ne portait pas de lunettes ! À croire que là-bas ils étaient plus tolérants !
Elle marchait toujours avec une canne qu'elle plaçait devant elle en tapotant par terre… Et chaque fois qu'elle voulait traverser une rue, elle levait la tête et sa canne en même temps. C'était drôle, parfois, des passants semblaient l'aider à traverser en la tenant par un bras. Elle était la seule à agir ainsi.
Certes son comportement était étrange, mais je ne m'y suis pas attardé. Je l'ai suivie. J'ai rapidement découvert où elle habitait et à partir de ce jour, le soir quand je m'installais à mon poste, mes yeux repéraient tout de suite sa maison. Un rapide coup d'œil pour détecter à quelle heure de la journée ils étaient et je l'attendais…
Chaque fois qu'elle levait les yeux, je lui faisais un petit signe, mais elle ne pouvait pas me voir. Pas en plein jour, malheureusement, et elle ne sortait jamais la nuit ! Et puis, il aurait fallu qu'elle fasse comme moi : qu'elle se trouve sur un transformateur au méthanol et à membrane échangeuse de protons, mais je ne savais même pas s'ils en avaient. Ç'aurait été si merveilleux ! Nous aurions pu alors nous parler avec les mains, nous aurions pu au moins nous sourire, chaque soir, rêvassant à cet amour inaccessible… trop lointain !
J'ai cherché ce que je pouvais faire. Comment lui donner l'idée ? Comment lui envoyer un message ? Et c'est mon père qui m'a donné la solution, sur son lit de mort, quand je lui ai raconté mon secret, car je n'aurais jamais osé le faire de son vivant :
- Amoureux d'une extraterrestre ! a-t-il soufflé avant de mourir, quelle idée ! Enfin, va voir mon ami d'enfance, Koctolan, l'astronome ; il a un émetteur très puissant, peut-être pourra-t-il faire quelque chose pour toi…
J'ai longuement hésité, craignant d'être pris pour un fou, puis un jour, je me suis décidé et je suis allé voir Koctolan. Il m'a écouté sagement et grâce à son fabuleux télescope, j'ai pu lui indiquer la planète en question, cette petite terre perdue près d'un soleil d'une puissance infinie…
N'ayant pas mes facultés, Koctolan n'a bien sûr pas pu voir grand-chose et je me demande même s'il m'a cru… Il s'est retourné vers moi, l'œil terne :
- Mon pauvre Laurent ! Même si ton histoire est vraie, que veux-tu que j'y fasse ? Cette terre est à plus de dix-mille années-lumières !
- Je ne vous demande pas de m'y emmener, ai-je répliqué, je sais bien que c'est impossible ! Je veux juste lui envoyer un message grâce à votre émetteur… Mon père m'a dit…
- Mon pauvre ami ! a-t-il coupé, mais cette fille est morte !
- Comment ? Morte ? Mais je l'ai vue encore hier soir !
- Les images que tu vois ont plus de dix-mille ans ! Voyons Laurent, tu le sais bien ! À cause du temps de propagation des ondes lumineuses !
Je me suis effondré sur un fauteuil en hurlant mon désappointement :
- Mon dieu ! Pendant tout ce temps, je n'aurais aimé qu'une morte !
Koctolan a posé une main sur mon épaule :
- D'ailleurs, si tu veux mon avis, elle devait être aveugle !
- Aveugle ?
- D'après ta description… La canne… La façon dont elle traverse les rues…
- Mais les aveugles ne marchent pas avec des cannes ! Ils ont leur lampe magnéto-dirigeante implantée directement dans leur tête !
- Ici ! Mais la-bas ?… Ils sont peut-être moins évolués que nous !
Joseph
OUAKNINE
