
L'article
J'ai lu ce fameux article en premier dans le journal. Il était paru dans une petite gazette hebdomadaire intitulée " La Gazette ". Ce magazine piochait dans la semaine les faits les plus intéressants parus dans d'autres journaux pour les diffuser dans ses articles, parus en fin de semaine.
Pour moi, homme d'une cinquantaine d'année vivant seul dans ma vieille demeure, isolé du reste du monde, un journal par semaine était suffisant. Aussi, ce dimanche-là, lorsque je reçus la visite du facteur, passant une fois par semaine chez moi, la maison étant loin du village, je ne me doutais pas qu'un simple journal allait semer un tel trouble dans mon esprit...
Tout d'abord, laissez moi me présenter. Je me nomme Georges Arthur Willard, autrefois historien renommé. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un vieil homme seul dans sa grande maison. Je n'ai jamais été marié, je n'ai jamais même été avec une femme. Oh! , certes, dans ma jeunesse, j'ai bien eu quelques aventures passagères, mais rien de très durable.
Fils d'une famille bourgeoise parisienne, j'aurais pu être un garçon ordinaire. Pourtant, il n'en fut rien. Dès ma plus tendre enfance, je me suis passionné pour tout ce qui touchait à l'occultisme. A l'époque, début du vingtième siècle, le siècle de la technologie, rares étaient les Parisiens à s'intéresser à de telles choses. Aussi étais-je le plus souvent seul, enfermé dans le vieux grenier, avalant livres sur livres, ouvrages que n'aurait jamais dû feuilleter un jeune garçon. Avec le temps, je n'ai pas lâché prise. Lorsque j'ai décidé de commencer des études d'historien, j'en savais déjà beaucoup plus sur les faits passés que mes camarades, bien qu'ayant des visions différentes sur certains drames de l'histoire.
Cette supériorité certaine me rendit peu apprécié des autres étudiants. Aussi, le vendredi soir, lorsque eux se réunissaient en de grandes réunions de bourgeois, m'enfermais-je dans le grenier et lisais...
Magie noire, ésotérisme, tarot, mythes occultes, rien ne m'étais inconnu. Est-ce que j'y croyais ? Je pense honnêtement que je l'ignorais. Simplement, je sentais que j'étais différent, et le fait de pratiquer l'occultisme me donnait l'impression que cette différence faisait de moi un être supérieur.
Ainsi ais-je grandit. Sans amis, seul, la tête remplie de rituels et formules mystérieuses. Ma formation d'historien m'a ouvert de nouvelles portes : les vieux grimoires conservés dans les musées m'étaient désormais accessibles. J'ai effectué de nombreuses recherches sur les prétendus sorciers, sorcières du moyen âge, sur la magie druidique et les rites anciens, mais rien de convaincant à mes yeux. Pourtant, si ces recherches ne m'avaient pas satisfaites, elles avaient fait de moi un homme célèbre. Certains me disaient fou, d'autres me voyaient comme une sorte de prêcheur du passé, fouillant les époques pour trouver la vérité. J'ai passé des années à lire des manuscrit, à fouiller les vieux mondes de la Grèce et d'Égypte, mais la vérité, je ne l'ai jamais trouvé...
Un jour, je me suis arrêté. J'ai regardé en arrière, je me suis tourné sur mon passé. Alors j'ai vu que ma vie durant n'avait été qu'une course sans fin vers une chimère. N'allez pas vous imaginer que j'étais dans un état d'esprit comparable à ceux qui prétendent avoir gâché leur vie. Non, loin de là, j'étais fier de mes découvertes, de ma renommée. Qui ne l'aurait pas été à ma place ? Mais seulement, il me semblait qu'à chacune de mes recherches avaient été poussé par un espoir infime de trouver un petit quelque chose, de trouver une preuve qui m'aurait permis de croire aux lectures de ma jeunesse.
A ce moment, j'en eu assez. Assez de galoper après un rêve, de poursuivre des images qui n'existaient qu'en moi. Le temps avait fait de moi un homme aux revenus assurés pour la fin de ses jours. Je m'installais donc dans une ancienne maison, en Bretagne, située à quelques kilomètres d'un petit village côtier. Et depuis, j'y habite toujours.
Ainsi donc, ma vie se déroula tranquillement durant quelques années, jusqu'à ce journal... L'ayant reçut, je me préparais à le feuilleter distraitement tout en fumant ma vieille pipe, lorsqu'un article de la couverture frappa mon attention :
" Un historien retrouvé mort au pied d'une falaise de Bretagne. "
Sans plus tarder, je remerciais le facteur, lui donnant comme à son habitude quelques pièces pour le remercier du détour, et m'asseyais dans le premier fauteuil venu, ouvrant le journal à la page indiquée :
" L'homme en question, un certain Georges Arthur Willard, ancien chercheur de renom, a été retrouvé mort au pied d'une falaise, non loin de sa demeure. Cet historien retraité depuis quelques mois vivait paisiblement dans sa demeure à quelques centaines de mètres de la mer, en toute tranquillité. Son corps, retrouvé samedi matin par un pêcheur, a été rapidement identifié par les autorités locales. On ignore encore la cause de sa mort, mais les légistes sont d'accord pour affirmer qu'elle date de plusieurs jours. "
Enfer et damnation ! Qu'était-ce là pour une blague ? Plus furieux auprès de celui qui avait mis en scène ce mauvais tour que curieux, je me précipitais dehors pour interpeller le facteur. Hélas pour mes nerfs, celui-ci était déjà loin, et seuls quelques résidus de la fumée de sa vieille moto étaient visibles au loin.
Qu'était-ce donc que cette histoire ? Une plaisanterie d'un petit plaisantin ? Je regardais la photographie placée en tête de l'article. L'image était floue, et la forme étendue sur le sable aurait pu être n'importe qui. M'avait-on confondu avec le premier imprudent se promenant au bord des falaises et ayant été emporté par une bourrasque ? Si tel était le cas, il fallait songer à vite rétablir la vérité.
Me maudissant de ne pas avoir de téléphone, je me forçais à m'asseoir et à réfléchir. C'était impossible que quelqu'un me fit une blague. Premièrement, cela aurait été d'un goût très douteux, et deuxièmement, la " Gazette " était un journal sérieux. Aussi l'hypothèse d'une erreur était-elle plus probable.
Je relis l'article encore une fois. Le corps avait été retrouvé samedi matin. Nous étions dimanche matin. L'article avait dû être écrit hier soir, et directement copié par la " Gazette ". La photo montrait également un corps dans l'obscurité. Ainsi, les autorités n'étaient-elles pas arrivées avant le soir même. Avec un peu de chance, il y aurait encore quelques personne sur place afin que je puisse m'expliquer sur ce malentendu. Il suffisait simplement de me rendre sur place pour tout arranger...
Satisfait et rassuré par mon propre raisonnement, je me levais, et, prenant mon béret d'une main et mon manteau de l'autre, je sortis de la maison. Comme à mon habitude, j'emportais mon calepin et un stylo dans ma poche. Les falaises n'étaient pas bien loin. Trois kilomètres tout au plus. Or c'était les seules de la région. Je m'y rendis donc à pieds.
A peine ayant mis un pied dehors, je fus surpris par le temps, particulièrement mauvais. Un épais brouillard recouvrait les landes, et des bourrasques de vents venaient hurler sur mon visage des mugissements assourdissants. De plus, l'atmosphère humide et froide me glaçait jusqu'aux os malgré mon manteau et mon chapeau. Dans de telles conditions, j'étais près à croire qu'un imprudent ne connaissant pas la région fut emportée par le vent dans le vide. Mais de là à confondre avec ma propre personne...
Marchant d'un bon pas, ce fut à peine une demi-heure plus tard que j'arrivais vers les falaises. D'abord, ce ne fut que l'absence de relief sur le sol, au loin. Plus de rochers à l'apparence fantomatique sur le sol, plus de brins d'herbes au loin. On aurait pu croire que la mer succédait à la terre sans transition. L'impression était trompeuse. Simplement, le brouillard dense recouvrait le vide qui donnait sur la plage de sable.
Lorsque je fus plus près, je vis enfin le vide. Peut-être une cinquantaine de mètre plus bas, je devinais les contours flous de la plage.
Aucune voiture, aucun signe de vie nulle part. Aucun signe de mort non plus. Peut-être était-ce un simple canular, finalement.
Je l'ignore, mais c'est à ce moment que j'eus une envie pressante d'écrire ce que je ressentais. Un sentiment de peur mêlé à la curiosité, une pointe de colère si c'était bien un canular.
Durant ma vie, j'ai pris l'habitude de prendre des notes de tout et sur tout, afin de pouvoir les étudier par la suite. Des années de pratique ne s'oublient pas facilement. Aussi ais-je sortit mon bloque note. Et ce sont ces lignes que je suis en train de rédiger à présent.
En cette matinée brumeuse de novembre, je me trouve à quelques mètres du vide, contemplant le lieu où on aurait soi-disant trouvé mon cadavre. L'affaire est étrange, mais je suis à peu près certain que demain, lorsque tout sera arrangé, je rirais en relisant ces quelques notes...
Je viens de jeter un oeil à mon journal, bien décidé à trouver l'endroit de ma soi-disant mort. Je l'ai reconnus. C'est une petite baie à quelques centaines de mètres. Je m'y rends à l'instant, griffonnant ces quelques mots tout en marchant...
Voilà, j'y suis. Toujours aucune voiture ni aucun signe de présence humaine. Attendez... je regarde mon journal, histoire de vérifier l'endroit. Oui... C'est bien là. Mais... Qu'est ce donc ? Il y a quelque chose qui cloche. Nous sommes le dimanche 22 novembre 1963. Or la date du journal est celle du dimanche 29 novembre... Que signifie tout ceci ? Si c'était un tour, l'auteur allait le payer très cher... Je laisse-là mes écrits pour rentrer au village, demander ce que tout cela signifie...
La Gazette, dimanche 6 décembre 1963, article situé en deuxième page :
" L'enquête sur la mort de l'historien Georges Arthur Willard, retrouvé mort il y a deux semaines n'a que peu progressé. Néanmoins, les enquêteurs semblent à présent se mettre d'accord sur la théorie d'un suicide. En effet, non loin du lieu du drame, le bloque note de la victime a été retrouvée. Il était dans ses habitudes de tout y consigner. Or de nombreuses pages ont été noircies par de l'encre. Malheureusement, l'humidité de l'endroit, associée à une semaine en plein air, ont tâché les écrits de M. Willard, de fait qu'il est impossible de lire son calepin. Néanmoins, la police a déclaré avoir fouillé la maison de l'homme et découvert de nombreux ouvrages sur l'occultisme et la magie noire. Cela, ajouté à la découverte des médecins : des symboles mystiques sur son corps, confirme la théorie du suicide. En fait, l'homme en question, passionné de mysticisme, n'ayant vu personne depuis des mois, aurait lentement sombré dans la folie. Cette folie aurait atteint son paroxysme avec un rituel exigeant la mort charnelle de celui qui le pratique. Mais ce qui se trouvait dans le bloque note de Georges Arthur Willard reste un mystère. Deux hypothèses sont émises : soit il y avait consigné la raison de ce curieux rituel, soit il avait noté les étapes de ce rituel, afin de ne rien manquer... Dans tous les cas, peut-être M. Willard a-t-il enfin trouvé dans la mort ce petit quelque chose, cette preuve que le surnaturel existe, qu'il toute sa vie durant recherché ? "
© 2000 CHARTON-FURER Yann
