
Le départ
Il ne restait plus rien, à part ce tabouret sur lequel Nicole se laissa choir les yeux plein de larmes. À quarante ans, elle était obligée de quitter cette maison où elle avait vécu quinze années de bonheur auprès de son mari et de leurs trois enfants. Mais voilà, Simon qui se faisait soigner pour un cancer était mort terrassé par une méningite trois mois plus tôt, et Nicole lui survivait avec pour mission d'éponger toutes les dettes qu'il avait accumulées lors de mauvais placement en bourse. Leur avocat, et ami, lui avait trouvé un poste de comptable dans un cabinet d'expertise, mais le plus dure serait de passer de la maison à un simple appartement. Elle parcourut la pièce d'un regard morne et triste ; ce salon lui rappelait tant de chose. Simon et elle avaient passé leur première nuit de jeunes mariés enroulés dans une couverture près de la cheminée. Cette nuit-là, il faisait zéro degré, les meubles ne devant arriver que le lendemain et ils avaient été forcés de dormir à même le sol. C'était également là qu'ils avaient conçu Charlotte leur fille aînée. Nicole secoua la tête, se leva et se dirigea vers la porte vitrée, elle refusait de céder au désespoir même si tout son être le désirait. - Maman, les déménageurs sont partis et nous, nous aurons bientôt fini de tout installer dans la voiture. Nicole se tourna vers celle qui avait interrompu le cours de ses pensées. Charlotte se tenait à l'entrée du salon, un carton dans les bras, elle fronçait légèrement les sourcils. Elle regarda sa fille et se dit que décidément, elle ressemblait beaucoup à son père. " J'arrive chérie, dès que vous aurez terminé, fais-le moi savoir. Tu vois pour l'instant j'ai envie de rester seule. Il y a tellement de souvenirs dans cette maison ". L'adolescente hocha la tête, montrant qu'elle avait compris, puis rejoignit son frère et sa sœur. Nicole soupira et se tourna vers la fenêtre où elle colla son front. Combien de fois avait-elle ouvert cette fenêtre pour demander aux enfants de faire moins de bruit ou pour prier Jérémie de ne pas tirer les cheveux de sa petite sœur. Elle frissonna en se remémorant le jour où elle avait assisté impuissante à la chute de son fils. Il avait huit ans et il était tombé de l'arbre au moment précis où elle lui criait depuis la fenêtre de faire attention et de ne pas se blesser. Elle avait eu si peur qu'au lieu de passer par la porte-fenêtre, elle avait tout simplement enjambé la fenêtre. Elle devait constamment le surveiller lorsqu'il était à la maison celui-là. Nicole se détourna de la fenêtre avec tristesse, elle ne sera plus là pour s'occuper des parterres de roses. Et si le nouveau propriétaire n'aimait pas les fleurs, il allait sûrement les laisser mourir. Elle s'assit de nouveau sur le tabouret, les coudes sur les genoux, elle posa son menton dans ses paumes et balaya les murs nus des yeux. Il n'y avait plus de tableaux, plus de portraits des enfants. Elle avait dû vendre certaines toiles et les autres, elle les avait entreposées chez ses parents. Simon avait toujours aimé les objets d'art et il en ramenait souvent de ses voyages d'affaires. C'était Charlotte qui s'était occupée d'envelopper les petites statuettes en porcelaine qui se trouvaient sur le manteau de la cheminée. Simon les avait achetées lors d'un voyage en Italie, il avait même laissé les filles en choisir une chacune. Et d'ailleurs, elle ignorait où Claire et Charlotte les avaient rangées, elles avaient refusé toutes les deux de s'en séparer lorsque leur mère les avait réunis dans ce même salon et leur avait annoncé qu'il faudrait vendre la maison et une partie des objets d'art. Les filles s'étaient mises à pleurer et Jérémie son petit bonhomme de douze ans avait été s'enfermer sans un mot dans sa chambre. À ce souvenir, Nicole se laissa aller à pleurer, elle n'avait jamais imaginé qu'elle devrait quitter cet endroit. Maintenant qu'il n'y avait plus rien leur appartenant, elle prenait enfin conscience que dans quelque instant, elle ne serait plus du tout chez elle. À la seconde où elle aura franchi le seuil, tout sera terminé. Elle s'essuya précipitamment le visage avec sa manche en entendant des bruits de pas derrière elle. C'étaient son avocat et le responsable de l'agence immobilière qui avait vendu la maison. Cela se termine où tout à commencer, pensa-t-elle, et sans un mot, elle leur tendit les clés, prit son sac, le tabouret et s'en alla.
© 2001 RAREG Patricia
