Le cri du silence

Du noir. Constellé d'une multitude de petits points blancs pas plus grands qu'un grain de sable, tous immobiles et sans vie. Sur la Terre, on aurait appelé ces points blancs des "étoiles". De la Terre, ces "étoiles" paraîtraient palpiter d'un cœur universel. Mais ici, tout cela n'avait plus aucun sens. Le lieutenant Pollack rêvassait devant le minuscule hublot de L'Exode lorsqu'il crut voir l'un de ces petits points blancs clignoter puis s'éteindre comme une ampoule grillée. Un point blanc de plus ou de moins, cela ne changeait fondamentalement rien à la face du monde, mais c'était tout de même un point blanc en moins dans l'univers, et cela contrariait le lieutenant. Il fronça les sourcils et marmonna : - Siegfried, tu penseras à me nettoyer ce hublot.
Le seconde classe Siegfried était assis à une table du réfectoire, renversé en arrière sur sa chaise, les mains passées derrière la tête.
- Bien lieutenant, répondit-il sans avoir vraiment entendu.
- Cette vitre est tellement sale qu'on a l'impression de regarder à travers un mur, rajouta Pollack.
- Sauf votre respect, mon lieutenant, intervint le major Berth qui traînait les pieds entre les tables sans but précis, mais ce rafiot tombe en ruines, et…
- Raison de plus pour l'entretenir ! coupa sèchement Pollack en se tournant vers le major. Si vous ne voulez pas que ce rafiot devienne effectivement une ruine, et si vous voulez continuer à survivre convenablement jusqu'à ce que l'on ait trouvé un lieu plus hospitalier, je vous conseille de m'écouter et de faire ce que je vous dis !
Il bougonna encore quelques mots dans sa barbe puis déclara :
- Et L'Exode n'est ni un rafiot ni une ruine : c'est mon vaisseau !
- Bien, mon lieutenant, répondit Berth en se mettant au garde-à-vous.
Le lieutenant ne dit rien et traversa le réfectoire. Tous ses hommes, ou du moins ce qu'il en restait, étaient là, assis à ne rien faire. Ils jouaient aux cartes ou aux dés, se grattant, dormant, se tournant les pouces consciencieusement. Ils étaient maigres et fatigués, et leur barbe broussailleuse qu'ils avaient dû se résigner à laisser pousser pour cause de rationnement d'eau parvenait à peine à dissimuler leur crasse collée au visage.
Le lieutenant leur jeta un coup d'œil rapide avant d'atteindre l'escalier qui menait à la salle de commandes. Il en ouvrit la porte et s'approcha des deux hommes aux commandes. En face d'eux, brillant d'un éclat vert-de-gris tranchant sur le cosmos étoilé, tournait paresseusement l'objet de leur voyage. Le pilote s'adressa à Pollack :
- Lieutenant, nous n'allons pas tarder à pénétrer dans l'atmosphère d'Epsilon B21.
Pollack resta à contempler la planète. En dépit de sa taille imposante, elle paraissait toute chétive comparée à la géante gazeuse dont elle était un des nombreux satellites, telle un petit chien condamné à errer autour des jambes de son maître qui le retenait par une laisse invisible.
- Pénétration dans l'atmosphère, déclara le pilote. Entamons la procédure d'atterrissage. Le croissant de la planète s'était mit à rétrécir, fondant à vue d'œil comme un iris aveuglé. Il n'y eut bientôt plus qu'un mince arc lumineux incrusté de diamants. On aurait dit un diadème. Un diadème qu'aucune reine ni aucune princesse au monde ne pourrait se faire offrir. Et le diadème se fit voler par la nuit. Un reflet fugitif de cuivre oxydé miroita à la surface de la planète.
Une ville. Ce doit être une ville.
Le lieutenant Pollack crut un instant avoir imaginé cet éclat, puis il croisa le regard du copilote. Depuis les quatre années qu'il les commandait, le lieutenant savait lire dans le regard et dans le cœur de ses hommes. Bien qu'il se montra toujours dur, rigoureux envers la discipline et chiche en
compliments, il veillait sur eux comme un père. Et ce regard, il avait finit par le reconnaître à force de l'avoir vu. A chaque fois, la suite avait été identique. C'est pourquoi, tout à coup il frissonna. Puis la planète et le cockpit s'enflammèrent. La géante gazeuse s'extrayait de la nuit, son rayonnement rouge illuminant l'espace et tout ce qui s'y trouvait. Un incendie froid qui progressait jusqu'à engloutir la totalité du cosmos, puis qui s'éteignit progressivement, laissant derrière lui un noir quasi total, à peine troublé par la planète. Le diadème réapparut, et avec lui l'astre Epsilon de l'Indien.
Le vaisseau se rapprochait de la surface, timidement, tâtonnant les alentours.
- Ce n'est pas encore ici que l'on pourra se ravitailler en eau, soupira le copilote.
- Pourquoi dis-tu ça, Nemekis ? demanda Pollack.
Nemekis montra la planète de ses mains.
- Il n'y a pas d'océan ni de mer sur cette foutue planète !
Pollack considéra un instant la réponse en se passant une main dans la barbe.
- D'après les registres, il n'y a jamais eu beaucoup d'eau sur Epsilon B21, affirma Pollack. Il y a tout de même deux calottes glacières et quelques rivières. La majeure partie sont souterraines.
- Ils doivent avoir des puits immenses, alors ! ironisa Nemekis. A moins qu'ils ne préfèrent aller chercher leurs glaçons.
- On va savoir ça dans pas longtemps, déclara le pilote. Le radar a repéré une ville à une centaine de kilomètres d'ici.
- O.K., dit Pollack. Lancez le signal aux hommes d'équipages.
Le pilote enfonça un bouton sur le tableau de bord et une sirène retentit aussitôt, lancinante.
Pollack fit demi-tour et retourna au réfectoire. Les hommes l'avaient quitté ou étaient en train de le faire pour aller au dortoir récupérer leurs casques et leurs fusils. Ils avaient beau arriver en
territoire dépendant du système solaire, ils ne pouvaient pas savoir si la population locale allait les accueillir à bras ouverts ou avec des balles.
Comme tous les systèmes ayant été conquis par la Terre, celui d'Epsilon avait profité de l'avancée technologique de celle-ci, permettant aux peuples humanoïdes plus ou moins évolué d'atteindre un niveau de développement convenable aux yeux de la race humaine. Ce qui avait toujours fait s'interroger le lieutenant Pollack était le fait qu'aucun de ces nombreux peuples ne ce soit trouvé plus évolué que les humains. Ils leurs avaient apporté à tous les bienfaits et les horreurs qu'ils avaient créés. Ils les avaient asservis et fait d'eux les complices d'une conquête digne des plus grands empereurs de l'époque barbare qu'avait connue la Terre à une certaine époque - à une toute autre échelle, bien sûr. Et maintenant, l'empire déchut venait demander une aide précieuse à ses sujets. Une aide qu'ils n'étaient pas forcément prêts à leur donner.
Les hommes revenaient sans se presser, se massaient dans le réfectoire, ajustant leur tenue pour paraître occupés. Pollack attendit que tous soient prêts et fassent silence.
- Soldats ! commença Pollack. Soldats de la paix !
Pollack s'interrompit quelques secondes, laissant une toux s'éteindre.
- Je ne vous répèterais pas un discours que vous avez finit par apprendre par cœur, continua-t-il. Tout ce que je vous dirais, c'est que nous venons sur cette planète en tant qu'amis, non en tant que
conquérants d'une ère disparue. Nous ne devons pas réitérer les erreurs qui nous ont perdues, nous et tous les hommes. Les gens que nous allons rencontrer n'auront probablement pas l'envie de nous inviter, mais si nous utilisons la diplomatie et leurs proposons à notre tour de les aider, alors peut-être que nous nous sauverons de nous-mêmes. Nous devons rebâtir notre civilisation, mais avons besoin de régénérer notre espèce. Nous devons nous préoccuper de nos générations futures et pas de notre petite personne. La guéguerre, c'est terminé. Nous venons en paix pour la première fois de notre Histoire. Les hommes regardaient leur lieutenant, silencieux.
- Mais y'a pas une seule femme, ici ! lança l'un d'eux.
- Quel est le problème Farnet ? demanda Pollack.
Farnet haussa les épaules.
- Comment vous voulez qu'on s'occupe de "régénérer notre espèce" si y'a pas de femmes ? J'ai pas l'intention de faire des monstres avec les habitantes du coin !
Pollack le fusilla du regard.
- Parce que tu te crois indispensable, espèce de bâtard ? vociféra-t-il.
Farnet ouvrit des yeux ronds.
- Tu crois que grâce à toi, tes enfants vivront mieux ? gueula Pollack. Tu veux leur offrir quoi ? Des ruines et des cendres ? Tu ne poseras pas tes sales pattes d'avorton sur une femme avant de leur avoir offert un monde convenable. Tu attendras que L'Arche arrive ici avec les civils, si nous lui en donnons l'autorisation. Et jusque là, tu feras des gosses tout seul !
Quelques rires fusèrent, aussitôt rabroués par le lieutenant. - Fermez-là ! beugla Pollack. Ca vaut pour vous tous ! Vous êtes ici pour donner l'exemple, pas pour débiter des conneries de gamins.
Le vaisseau fut secoué en se posant. Il fit entendre quelques grincements plaintifs, attestant du mal qu'il avait à supporter ce qu'on lui imposait. La carlingue protesta en vibrant fortement. Un claquement métallique ponctua les vibrations et le vaisseau s'affaissa lentement sur un côté. Les hommes
s'ancrèrent au sol comme ils purent, positionnant leurs pieds pour ne pas glisser. Il y eut un choc sourd lorsque la coque du vaisseau heurta le sol de la planète. Les moteurs furent coupés, leur souffle aigu que l'équipage entendait en continu sans plus y prêter d'attention se résorbant en un grondement grave vrillant les tympans.
Le silence revint.
- Ca fait du bien quand sa s'arrête ! lâcha Farnet.
Nemekis dévala les marches du cockpit, bouscula les quelques soldats qui se trouvaient devant lui, et se posta devant Pollack.
- Lieutenant ! dit-il en se mettant au garde-à-vous. "L'Araignée" a lâché !
Pollack haussa les épaules.
- Ce n'est pas bien grave, dit-il. Nous avons l'habitude de la réparer.
Nemekis se passa la langue sur ses lèvres sèches et craquelées.
- Les moteurs 1 et 3 se sont éteints sans qu'on le leur ait demandé !
- Il en reste trois, rétorqua Pollack en croisant les bras. Nous verrons ce que nous pourrons faire pour ces deux-là.
Nemekis se massa les sinus, faisant couler une goutte de sueur qui s'accrochait à l'arête de son nez.
- Avec Galco, nous avons… commença-t-il. Il se racla la gorge bruyamment. Nous avons vu la ville par le cockpit. Tout laisse à penser qu'elle soit comme celles que nous av…
- Tais-toi ! coupa Pollack en frappant du poing sur la paroi du vaisseau. Nemekis sursauta et se remit au garde-à-vous. Les hommes d'équipage baissèrent la tête.
- Tais-toi ! Pour l'amour de Dieu, tais-toi ou j'ordonne de faire sauter L'Arche sur-le-champ !
Nemekis serra le poing et ferma les yeux. Une larme perla, se mêlant à la sueur qui couvrait ses joues. Pollack le remarqua et en fut gêné. Il se détendit, s'avança vers Nemekis et posa une main sur l'épaule du copilote. Celui-ci gardait les yeux fermés.
- Excuses-moi ! demanda Pollack. Je ne voulais pas dire ça.
Nemekis avala sa salive puis rouvrit les yeux. Il fusillait le lieutenant du regard. Pollack ne chercha pas à le fuir.
- Tu ne devrais pas…, lui dit Pollack. Tu es bien trop déshydraté pour te le permettre.
Nemekis fit demi-tour et retourna au cockpit, laissant le lieutenant se mordre les lèvres.
- L'air est respirable, si ça vous intéresse de sortir !
lâcha-t-il avant de disparaître.
Pollack observa un moment les escaliers par ou était partit Nemekis, puis reporta son attention sur ses hommes. Il les parcourut du regard, essayant de percer leurs pensées à travers leur tête baissée. Il était pratiquement sûr, mais sans pouvoir se l'expliquer, que derrière tous ces casques, ces cheveux, ces peaux et ces crânes se cachaient de sombres idées de morts et de destructions. Lui-même venait d'en avoir une quelques instants plus tôt. Dans sa faiblesse, il avait voulu épargner aux civils qui les suivaient de quelques jours-lumières le sort d'avoir à errer encore plusieurs mois, voire plusieurs années, comme ils l'avaient déjà fait. Il avait voulu leur épargner une souffrance qu'ils n'avaient déjà que trop endurée et qui n'était pas prête de les abandonner. Il avait eu soudain pitié d'une bête blessée et agonisante.
- Berth, tu viens avec moi ! dit-il en actionnant le levier de la porte extérieure.
Berth s'exécuta et suivit le lieutenant au-dehors du vaisseau.
Sautant au sol en soulevant un nuage de poussière, c'est alors seulement qu'ils prirent conscience du hurlement qui emplissait l'atmosphère. Un hurlement lancinant qui montait de la ville, s'infiltrant dans les avenues, les rues, les maisons, les moindres interstices. La ville déserte mugissait de douleur. Par-dessus la sirène, une voix chevrotante criait dans une langue inconnue.
- Qu'est-ce qu'ils disent ? demanda Pollack dans son micro.
Les écouteurs crépitèrent, puis la voix de Nemekis répondit :
- Ils disent…, ils disent : " Alerte maximale ! Regagnez vos abris ! Je répète : Alerte max… "
- J'ai compris ! trancha Pollack.
Le vaisseau s'était posé dans ce qui avait été autrefois un parc florissant, supposait le lieutenant. Un arbre pointait son moignon calciné au milieu de la poussière et des cendres. Un chemin était encore visible, et des barres métalliques tordues témoignaient de l'emplacement de bancs et de poubelles. A l'extérieur du parc, les immeubles en ruines desquels saillaient les soutènements en acier fumaient encore par endroits, et ce qui avait pu être des véhicules n'était plus que carcasses fondues et collées à l'asphalte.
Pollack avait l'impression de visionner un vieux film en noir et blanc. Le simple fait d'évoluer à l'intérieur suffisait à lui rappeler son départ de la Terre. Un départ en catastrophe au milieu des décombres et des gravats. L'envol de L'Exode en pleine nuit depuis une base clandestine échappant au contrôle des Pays de la Coalition. Une nuit d'où émanait des murs branlants des cités détruites un vert plus soutenu qu'à l'habitude. Il y avait vu une lumière d'espoir.
- Nemekis ? appela Pollack, les yeux perdus dans le vague. Peux-tu me dire où sont les abris ?
- Où êtes-vous, là ? demanda Nemekis.
Pollack ne cilla pas.
- De retour sur terre, murmura-t-il.
- Pardon ?
- A l'ouest d'un parc, sur la route qui le longe.
- Attendez ! Euh… il y en a un deux rues derrière le gros immeuble devant vous. L'entrée est sous le porche d'un bâtiment circulaire.
Pollack considéra le "gros immeuble", amoncellement de plaques de bétons éventrées sur des débris de pierres et d'acier, puis revint à la réalité.
- S'il y a des survivants, ils doivent être en piteux état, déclara-t-il.
Berth et lui contournèrent les ruines et gagnèrent la rue indiquée par Nemekis. Le bâtiment circulaire occupait la rue entière. Sa façade en béton s'était affaissée sur elle-même et laissait filtrer la lumière du jour par les ouvertures d'anciennes fenêtres. Au-dessus des deux chicots pourris qui faisaient autrefois office de porte, trois lettres gravées à même le béton étaient encore lisibles malgré les nombreux trous : "GSS".
- C'est un immeuble gouvernemental, affirma Berth sans se tourner vers Pollack.
Pollack ne répondit pas.
- Ca veut dire que la majeure partie des survivants, s'il y en a…, poursuivit Berth avant de se taire. Pollack commençait à gravir les marches du bâtiment.
- On fera le tri, assura-t-il. On laissera crever la majorité sur cette planète, et les autres viendront avec nous.
- J'approuve votre choix, mon lieutenant, confirma Berth en hochant la tête.
Il suivit Pollack dans l'immeuble.
Au moment ou ils arrivèrent en haut des marches, la sirène émit un couac sonore qui aurait pu rendre la situation risible si elle avait été moins dramatique. La voix se tut immédiatement et l'intensité de la sirène se mit à décroître lentement, la plainte aiguë se transformant en agonie grave. Franchissant le palier des ondes audibles, la cité mourut définitivement en faisant trembler ses murs, entraînant la chute du battant droit de la porte de l'immeuble gouvernemental. Il s'écrasa au sol ou il se pulvérisa dans un fracas retentissant, faisant sursauter les deux hommes.
Après un moment de flottement ou aucun des deux ne sut exactement s'ils devaient poursuivre leur mission ou retourner en courant d'où ils venaient, Pollack enjamba les débris de porte et s'engagea à l'intérieur du bâtiment.
La totalité du toit et une bonne partie de la façade, côté ouest, avaient disparus, amalgamés en monticule de détritus sur le parquet de marbre disloqué. Une cage d'ascenseur se pendait au bout de son câble, et quelques marches d'escalier s'accrochaient encore contre un mur, menaçant de s'écrouler à tout moment. Des milliers de morceaux de verres jonchaient le sol, et leurs scintillements poussiéreux crissaient sous les chaussures de cuir.
Pollack trouva l'ouverture de la trappe qui menait à l'abri enfouie sous les gravats. Une poutre en béton s'était fracassée dessus, et le système d'ouverture s'était bloqué, laissant la trappe monter de quelques centimètres avant de buter sur la poutre puis redescendre.
- Aide-moi ! demanda Pollack à Berth en saisissant une barre de fer qu'il glissa sous la poutre. Berth fit de même, et ils la déplacèrent en la faisant glisser sur leurs leviers improvisés. Ainsi libérée, la trappe s'ouvrit complètement, découpant un trou carré béant dans le sol. - Quelle odeur ! s'exclama Berth en plissant le nez.
- Mouais, dit Pollack en descendant les marches. Je me demande bien qui a pu survivre là-dedans. Une luminosité diffuse suffisant à peine à distinguer les murs émanait du bas des escaliers. - Vous pensez vraiment que…, commença Berth.
- Chut ! fit Pollack. Ecoutes !
Un faible gémissement s'était fait entendre dans l'obscurité.
- Y'a quelqu'un ? demanda Berth.
Un grattement sur le béton lui répondit.
- Attends ! fit Pollack en allumant sa torche.
Le rai de lumière dénonça un mouvement fugitif en bas des marches. Un halètement asthmatique
l'accompagna. Une forme allongée rampant au sol franchit le mur et entama l'ascension de l'escalier en suffoquant et en grognant.
Alerté, Berth posa la main sur la crosse de son pistolet, se demandant quelle était la chose qui allait à leur rencontre, et pourquoi aucun homme ni humanoïde n'accourait vers la sortie.
Pollack lui fit un geste de la main lui disant de se calmer.
En bas, la petite forme allongée peinait pitoyablement, et les deux hommes entendaient le crissement de griffes sur le béton. La bête progressait par sautillements maladifs à chaque marche supplémentaire, ce qui semblait lui demander un effort colossal pour y arriver. Ses oreilles croûteuses suivaient le
mouvement en se balançant mollement. Ses yeux rouges fatigués luisaient d'espoir à chaque mètre franchit et qui la rapprochaient des deux hommes. Quand elle finit enfin par grimper sur la dernière marche, la bête commença par renifler de son museau sec et lacéré les chaussures et le pantalon de Pollack, puis après un instant d'hésitation, trouva encore la force de s'appuyer sur une jambe de l'homme pour sortir une langue gonflée et s'en aider pour lui lécher main.
- Mon pauvre ami ! souffla Pollack en se baissant pour prendre le teckel dans ses bras. Tu ferais mieux de garder le peu de salive qu'il te reste pour toi. Et puis ça râpe !
- Un chien ! s'étonna Berth en clignant des yeux. Mais qu'est-ce qu'il fait là ?
- Il devait appartenir à un homme de l'immeuble, dit Pollack en grattant le crâne du teckel qui en grogna de plaisir. Il a du l'amener de la Terre jusqu'à ce bled perdu.
Berth observa les escaliers par où était venu le chien, dubitatif.
- Mais comment a-t-il fait pour survivre s'il était seul ? Et puis il ne s'est pas enfermé tout seul dans cet abri ! Pourquoi il n'y a personne ?
- Ecoutes ! fit Pollack en reposant le teckel au sol, ce qui ne parut pas trop lui plaire. Vas jeter un coup d'œil en bas, voir s'il n'y a pas quelqu'un qui dort. Moi je vais sacrifier un peu de ma gourde d'eau pour notre nouveau compagnon en t'attendant ici. Il en a bien besoin.
- O.K. ! dit Berth en descendant les marches.
Il s'évanouit dans la pénombre, marchant dans la trace de sa lampe torche.
Pollack sortit sa gourde et en remplit le creux de sa main qu'il tendit au teckel. Celui-ci se pencha au-dessus, renifla son contenu, puis y trempa sa langue. En deux secondes l'eau avait disparue et Pollack dû recommencer plusieurs fois l'opération pour satisfaire l'animal, vidant sa gourde du peu de liquide précieux qu'elle renfermait.
Lorsque Berth réapparut, il s'accroupit à côté du teckel et le caressa songeusement.
- Alors ? demanda Pollack.
Berth secoua la tête.
- Ils étaient six, là en-bas, répondit-il en grattant le teckel sous le menton. L'animal ferma les yeux. Quatre humains et deux humanoïdes. J'ai décelé des marques de fractures sur les corps. Tout porte à croire qu'ils se sont entretués avec des objets contondants. Sûrement pour se disputer les vivres quand ils ont vu qu'ils étaient enfermés pour plus longtemps que prévu.
Pollack regarda le chien qui s'était maintenant allongé sur le dos et se laissait masser le ventre.
- Et lui ? dit-il en désignant le chien d'un signe de tête.
Berth lâcha un soupir puis regarda Pollack dans les yeux.
- Tu crois que…, commença-t-il.
Pollack observa son compagnon.
- Tu crois que quelque part dans ce vaste univers, poursuivit-il, il y a un Dieu ?
Pollack ouvrit la bouche et la referma aussitôt.
- Non, corrigea Berth. Ce que je veux dire, c'est qu'avec la quantité infinie de monde et de planètes qu'il y a, rien que dans cette galaxie pourrie, cela parait improbable. Comment un Dieu pourrait gérer tout cela à la fois ? Il les laisserait se démerder aussi sûrement qu'on abandonne un gosse duquel on ne peut pas s'occuper en le déposant devant une porte étrangère. Seulement, dans notre cas, la porte est restée hermétiquement close, et on a grandit dans nos excréments.
Pollack étudiait le grain du béton sur lequel il était accroupit, cherchant une réponse intelligente qui ne venait pas.
- Alors je vais formuler la question autrement : crois-tu que certains évènements puissent être la réponse que l'on pourrait attendre de la part d'une entité supérieure, si minimes soient-ils ?
- Quelle est la différence ? demanda Pollack.
- Il n'y en a pas vraiment.
- Alors quelle est la réponse ?
Berth haussa les épaules puis reporta son attention sur le teckel.
- Quand il eut épuisé toutes les vivres, il s'est occupé de ses maîtres. Il n'en a laissé que des os blanchis qu'il avait d'ailleurs entamés avant qu'on ne le délivre. Quelques jours de plus et il aurait crevé de faim.
- Et que suis-je sensé comprendre ? demanda Pollack en observant le teckel.
- Il n'a pas touché aux humanoïdes.
Les deux hommes restèrent silencieux un moment, ne sachant quoi dire. Puis Pollack se leva en prenant le teckel avec lui et appela L'Exode.
- Nemekis ! Ici Pollack ! On rentre.
- Bien, lieutenant ! crachota Nemekis dans les écouteurs.
- Nous n'avons trouvé qu'un chien dans l'abri. On l'emporte avec nous.
- Lieutenant ! intervint Nemekis. Nous n'avons déjà pas assez d'eau pour nous et celle des réservoirs de la ville est complètement polluée !
- Ne discutez pas ! coupa Pollack.
Après avoir coupé la radio, Pollack et Berth quittèrent l'abri et sortirent du bâtiment gouvernemental à pas lents. Le teckel, tout heureux de ne pas avoir à marcher pour se déplacer, abandonna son poids dans les bras de Pollack, et remua timidement la queue.
Tandis que le trio regagnait le vaisseau, la ville morte semblait faire une haie d'honneur à son héros canin. Une haie de murs défraîchis rayés de lézardes larges comme des fenêtres, et de réverbères décapités courbés jusqu'au sol. Le martèlement des chaussures des deux hommes dans les rues que ne fréquentaient plus que des fantômes finit par les gêner.
Berth s'arrêta, bientôt imité par Pollack. Sentant qu'ils avaient stoppé, le teckel, qui ronflait déjà, souleva une oreille, puis une paupière. Ils restèrent ainsi, pendant plusieurs minutes, immobiles, retenant presque leur respiration pour écouter le silence.
Ce fut Berth qui le rompit le premier.
- Je n'avais jamais remarqué, auparavant, remarqua-t-il.
- Quoi donc ?
- Que parfois, le silence est plus fort que le plus puissant des cris. Ils écoutèrent encore un instant puis repartirent en direction du vaisseau.
Quand ils arrivèrent sur le parc, des hommes étaient affairés autour de "L'Araignée", serrant des écrous et huilant des vérins. Nemekis vint à leur rencontre.
- Nous sommes prêts à repartir, lieutenant. "L'Araignée" a pu être réparée, et nous avons joint L'Arche pour leur exposer la situation.
- Bien, dit Pollack en hochant la tête. Je les rappellerai quand nous serons repartis.
- Quelle est la prochaine destination ?
- Lacaille 9352 est le système le plus proche. Et il est encore assez "exotique". Avec un peu de chance, nos chers cons-patriotes n'auront pas pourri ni atomisé les deux planètes qui sont habitées.
- Il n'y a qu'à prier !
- Dites aux hommes qu'on redécolle.
- Bien, lieutenant.

- Epsilon ! Attrapes !
Depuis que L'Exode était repartit dans l'espace, le teckel rescapé était devenu la mascotte de l'équipage, et chaque soldat passait au moins une demi-heure par jour à jouer avec lui. Il était pourtant la plupart du temps en train de dormir, de manger ou de boire, et il s'était remis merveilleusement de sa mésaventure.
- Mais qu'est-ce qu'il est feignant ce chien ! s'exclama Siegfried en voyant la balle de caoutchouc qu'il avait lancée retomber sans succès.
- Tu ferais mieux de faire comme lui, remarqua Berth, assis sur un banc du réfectoire. Tu te fatiguerais moins et tu boirais moins d'eau.
- Peut-être, mais moi, au moins, je ne passe pas mon temps à dormir. Je me rends utile. Pollack écoutait distraitement la conversation en regardant par le hublot. Loin dans l'infini, des étoiles naissaient et mouraient. Pourtant, il n'interprétait plus ces signes comme des mauvais présages. Il savait, au plus profond de lui-même, qu'ils trouveraient une nouvelle Terre. Une Terre saine et pleine de vie, ignorant les guerres et les querelles. Ils en feraient un paradis. Et cette fois, ils ne le perdraient pas.
Il savait tout cela grâce aux yeux pétillants d'un petit teckel qu'il avait un jour extrait d'un abri antiatomique.


© 2001 SISCO Sylvestre

 








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