Libre

L'arche semblait immense. Celui qui se tenait face à la structure cristalline ne semblait pas s'apercevoir de la beauté fantasmagorique de l'endroit où il se trouvait. Deux colonnes de cristal, formaient la base de la construction. Leur couleur translucide variait du blanc au violet selon les endroits et l'angle par lequel on les observait. Aussi larges que le tronc d'un vieux chêne, ces colonnes semblaient pourtant beaucoup trop fines pour leur hauteur. En effet, elles s'élevaient si haut qu'il était impossible d'en voir le sommet, si sommet il y avait. Deux aiguilles défiant l'espace...
Écartées l'une de l'autre de quelques pas, rien n'indiquait qu'elles formaient une porte, sinon les légères vagues d'un autre monde qui en parcouraient le milieu, qui semblait effleurer l'air de leur souffle prismatique.
Devant cette arche, une forêt de cristaux hauts comme deux fois la taille d'un homme s'étendait à perte de vue. Ces cristaux variaient par leurs couleurs et leurs forment, allant du blanc au noir en passant par du violet et du rouge, et oscillant sans cesse entre un cône et une pyramide... Fixer l'une de ces pierres merveilleuses plus de quelques temps était suffisant pour perdre son esprit dans les méandres de la forêt de cristal... Une brume blanchâtre recouvrait cette structure minérale, si bien qu'il semblait impossible de s'y repérer.
Derrière l'arche, il n'y avait rien : la brume devenait si dense qu'il était difficile de voir à travers en ce rideau pâle. Encore un indice de la présence d'un passage... Mais vers où ?
L'homme qui se tenait devant les deux colonnes était totalement nu. Son corps, faible, ne semblait tenir plus que par une force hors du domaine physique. Ses muscles étaient atrophiés, sa peau semblait coller à ses os... Une côte ressortait de son flan, témoin d'un récent combat contre un ennemi inconnu... Un petit filet de sang coulait hors de la blessure pour se mêler à la sueur de son corps meurtri de contusions.
Pourtant, l'homme se tenait là, debout, fier, devant cette structure. A ce moment là, il n'aurait su dire de quelle couleur étaient les cristaux ornant le paysage, il n'aurait pu dire à quoi ressemblait l'arche. Une seule pensée traversa son esprit : " La porte... enfin. " Qu'était-ce que la porte ? Où se trouvait-elle et pourquoi ? Comment avait-il trouvé cette porte ? Autant de questions dont il ignorait les réponses. Mais il s'en moquait. Pourquoi se soucier des circonstances, si l'objectif était atteint ? Enfin...
Quelques pas le séparaient de l'arche. Il semblait avoir quelque appréhension à les franchir. Il respira quelques fois, puis avança. Son corps tremblait, plus par émotion que par faiblesse, même si jamais ses jambes n'auraient dû être capables de le soutenir. Il aurait dû tomber, incapable de ne faire qu'un seul pas de plus. Il s'en moquait. Il fit un autre pas et se retrouva véritablement sous l'arche. Sa peau frémit, au contacte de quelque énergie qui alimentait la structure. Alors un doute le submergea. Et si cette porte n'était pas la bonne. S'il s'agissait d'un piège... encore... Comme savoir si franchir les deux colonnes n'équivalait pas à se rendre à une mort certaine ?
Il secoua la tête, chassant les doutes qui assaillaient son esprit. Il devait croire, il ne devait pas renoncer, il en avait fait la promesse... Une promesse ? Quoi, et à qui ? Il ne se souvenait plus, mais devait continuer... Alors il franchit le dernier pas. La puissance de la structure envahit son corps tout entier et pénétra son esprit, l'entraînant dans un tourbillon d'images et de paysages qui défilaient sous ses yeux. Le temps sembla se rétracter, la forêt de cristaux se disloqua sous ses yeux, et la brume se dispersa soudainement, laissant place à une étendue obscure, parsemée de petits points lumineux : le ciel.
Le ciel ! La nuit, les étoiles ! Myriades de lueurs sur une fresque de ténèbres... L'espoir ! La liberté ! Il tourna la tête pour apercevoir ce qu'il ne reconnut pas tout de suite : du bois. Le tronc d'un sapin, une souche en décomposition. L'odeur de putréfaction lui fit frémire les narines... Pas loin, un autre arbre suivait... Il était dans une forêt ! Il faisait froid, le vent soufflait, chargé d'humidité. La pluie serait pour bientôt... C'était si bon !
Juste au-dessus de son corps, une vortex de lumière achevait de se fermer. Très vite, il se réduit à un point lumineux, puis disparût. Une terrible douleur mêlée à une faiblesse extrême envahit alors tous ses membres. Avec le vortex, ses derniers relents de force disparaissaient. La nature reprenait ses droits sur un corps trop mutilé pour survivre sans aide. La forêt tourna autour de lui. Ses yeux se fermèrent. Alors la lumière, pure, inonda son âme alors qu'une forme apparaissait à ses yeux. Avec de longs cheveux roux, un visage pâle et des yeux d'un vert pareil à une algue marine, le visage qui avait prit consistance était celui d'une femme, belle, infiniment belle... Probablement trop belle pour être humaine...
Ce visage lui souriait, comme autrefois. Il se souvint. Lui, tenant cette femme par la main, tous deux courant dans un monde exempt de peine, sur les pâturages de la plénitude. Un jour, la peur les avait séparé. Elle lui avait fait promettre quelque chose d'impossible avant de le quitter. Il avait accepté, sans même savoir quelle était cette promesse. Le temps lui avait permis de s'en rendre compte. Combien de temps, il l'ignorait. Trop de temps, trop longtemps il avait attendu pour revoir ce visage qui lui souriait dans les brumes de son âme et se remémorer...
Oui, à présent, il se souvenait de tout... la torture, la douleur, la peine et le désespoir... Mais surtout, la peur ! Et, à chaque fois, lorsque la fin semblait devoir l'emporter, il avait vu ce visage sans le comprendre, car il ne se souvenait plus... et ce visage souriait. A présent, le visage souriait encore, mais tout avait changé. Il se souvenait. Enfin, il pouvait cesser de lutter, car il avait comprit ce que représentait ce visage...
Un sourire se forma sur ses lèvres alors que les muscles de son corps abandonnaient une lutte inutile. La fatalité reprit ses droits. Il poussa un dernier soupire. Il était libre...


© 2000 CHARTON-FURER Yann

 








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