
Ce petit chemin...
Ce petit chemin...
Il débutait dans le pré, aux abords du bois, prenant naissance au milieu des trèfles, de la luzerne et des pâquerettes. Une colonie de fourmis affairée à la recherche de sa pitance avait élu domicile sous la première portion de terre nue, si bien qu'il semblait provenir de l'essence même de la terre, comme si une quelconque divinité avait posé son doigt sur les herbes folles pour les écarter. Il proposait un contraste étonnant avec l'entrée du bois, les teintes vives et claires se fondant puis disparaissant dans les ombres scintillantes ondulant entre les arbres.
Plus Benjamin l'observait, l'étudiant sous toutes ses coutures, plus ce petit chemin exerçait sur lui une fascination angélique.
"Viens !", semblait-il lui dire. "Viens !", appelait-il. "Viens jouer avec moi !"
Benjamin, assis près de la fourmilière, sourit, ses yeux atones perdus dans le vague, ses cheveux châtains ondoyant dans la brise. Il se leva, machinalement, fit un pas en direction des fougères bordant les chênes verts, puis un deuxième, guidé par un instinct inconnu.
- Benjamin !
Il amorçait un troisième pas, le laissa suspendu un instant, puis faillit perdre l'équilibre. Il se rattrapa, clignant des yeux, ses iris d'un marron cerné de vert recouvrant progressivement ses pupilles dilatées.
- Benjamin, où vas-tu ? appelait sa mère.
Il se retourna en direction de la voix.
Assise en rond autour d'une nappe à carreaux rouges et blancs, sa petite famille préparait des sandwichs pour le pique-nique dominical. Son père et sa mère, l'un à côté de l'autre,
discutant et riant tout en fouillant dans le panier en oseille, comme deux nouveaux amants découvrant les joies de la vie à deux. Sa petite sœur, trempant le doigt dans un pot de confiture de groseilles, puis le ressortant dégoulinant de fruits écrasés, pour l'admirer et le fourrer dans sa bouche avec délectation. Son grand frère, supervisant le tout en emballant les sandwichs dans du cellophane pour les préserver des invités indésirables, et les alignant soigneusement sur les carreaux (un rouge, un blanc, un rouge, un blanc…) tout en croquant dans une belle pomme bien verte. Sa mère le regardait tout en tartinant du beurre sur les tranches de pain.
- Je vais jouer dans le bois ! lui répondit-il.
- Ne t'éloignes pas trop, d'accord ?
Il commençait à s'éloigner vers le bois lorsque son frère l'appela.
- Ben, attends-moi ! cria-t-il en posant les sandwichs et en fonçant vers Benjamin.
- Alexis ! appela leur mère. Ne faites pas de bêtises, je compte sur toi.
Leur petite sœur, délaissant le pot de confiture, se leva et s'approcha d'eux.
- Moi aussi je viens avec vous ! affirma-t-elle en se plantant devant eux, les mains sur les hanches.
- Parfait ! dit Benjamin. Comme ça, si un loup nous attaque, on te laissera détourner l'attention en t'accrochant à un arbre.
- Oui ! renchérit Alexis. Et avec un peu de chance, il n'aura pas finit de te manger avant qu'on se soit enfui.
La petite fille ouvrit des yeux ronds.
- Et s'il y a un ogre, continua Benjamin, il te prendra toi parce que tu es la plus tendre.
Une grimace se forma sur le visage de la fillette.
- Et si c'est la sorcière d'Hansel et Gretel, on te laissera en gage dans sa cage pendant qu'on ira manger les gâteaux et les sucreries.
La grimace prit des proportions inquiétantes, et une larme perla sous les yeux de la petite fille. Elle tourna les talons et s'enfuit en courant, bras écartés, pour se jeter sur sa mère.
- Maman ! sanglota-t-elle. Ils sont pas gentils !
- Allons, Clémentine ! la rassura sa mère. Ils disent ça pour t'embêter.
- Non, ils disent la vérité.
- Mais non. Ils vont t'emmener avec eux, et sans faire d'histoires, dit-elle en les regardant.
N'est-ce pas, les garçons ?
Clémentine s'écarta et alla s'asseoir sur la nappe, près du pot de confiture.
- De toute façon, maintenant, j'ai plus envie d'y aller. Ils ne m'auront pas avec eux, et se seront eux qui se feront manger. Bien fait !
Et elle appuya ses dires en leur tirant la langue.
Benjamin et Alexis se firent un clin d'œil puis, sans qu'aucun signe ne fut donné, ils partirent en courant et en se bousculant vers l'orée du bois.
- Le dernier arrivé est une poule mouillée !
Ils déboulèrent entre les arbres comme deux tornades riantes, soulevant les feuilles et la terre sous leurs pieds. Alexis se trouvant devant Benjamin, ce dernier se jeta sur son frère, le faisant trébucher, et ils tombèrent ensemble sur le chemin, se roulant sur la terre, s'enfonçant les cailloux et les racines dans les côtes, se collant des feuilles sur les vêtements et le visage, riant et hurlant de toutes leurs forces. Ils se calmèrent un peu et restèrent allongés par terre, s'abandonnant à la fraîcheur du sous-bois qui caressait leurs joues, écoutant le vent dans les feuilles qui faisait tournoyer les rayons du soleil dans un maelström de couleurs, écoutant les oiseaux…
Non, pas d'oiseaux. Ils avaient dû être dérangés par l'arrivée inopportune des deux intrus. En fait, il n'y avait aucun bruit hormis le bruissement des feuilles.
Les deux frères se turent, écoutant ce silence angoissant. Ils se redressèrent et se mirent debout, pour mieux écouter. Alexis avait deux ans de plus que Benjamin, qui avait lui-même huit ans. Il faisait une dizaine de centimètres de plus que son petit frère. Ses cheveux bruns et ses yeux presque noirs tranchant sur son visage juvénile lui donnait l'air d'avoir tout vu de la réalité du monde. Pourtant, maintenant, il semblait apeuré, comme un chien prit en défaut par son maître après avoir mit à sac le placard de chaussures. Tandis que Benjamin paraissait plus tenté par le mystère et l'aventure qui émanaient du bois.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Alexis.
Benjamin secoua la tête, lentement.
- Aucune idée. On a dû déranger le petit monde.
- Non ! On n'a dérangé personne. Il n'y avait aucun bruit quand on est entré ici.
Benjamin le dévisagea.
- Comment peux-tu en être sûr ? On en faisait tellement, nous, qu'on n'a rien entendu.
Alexis baissa la tête et étudia ses chaussures pour éviter le regard de son frère.
- Je ne sais pas. C'est juste une impression.
Benjamin esquissa un sourire moqueur.
- Tu as peur ?
Alexis ne dit rien. Il regardait par terre.
- On jurerait Clémentine tout à l'heure ! continua Benjamin pour le taquiner. Tu ne vas pas te mettre à chialer, toi non plus ?
Alexis était muet. Maintenant, il observait tout autour de lui.
- Oh-oh ! appela Benjamin.
- Chut ! lui intima Alexis. Regardes ! Regardes, et dis-moi !
Benjamin jeta un coup d'œil à son frère puis regarda. Les arbres, le chemin, les cailloux ; le chemin, les cailloux, les arbres ; les cailloux, les arbres, le chemin. Il fit le tour de lui-même.
- Il n'y a rien ! dit-il en haussant les épaules.
- Regardes mieux !
dit Alexis d'une voix forte. Et il décocha un coup de pied dans le sol, faisant voltiger les feuilles et la terre, transformant une pierre en projectile qui s'écrasa dans un buisson. Ouvres les yeux !
Benjamin, surpris par l'attitude de son frère, contempla la marque du pied dans le sol, cicatrice brune sur la terre beige. Il regarda de nouveau son frère et déclara :
- Il n'y a rien ! Rien du tout !
Les yeux d'Alexis paraissaient tristes.
- Exactement ! dit-il. Le petit monde a disparu. Pas un oiseau, pas un papillon, ni un moustique, pas même une fourmi. Rien ! On ne fait pas peur a une fourmi en criant. Alors dis-moi où elles sont passées. Dis-moi où ils sont tous passés.
- Je n'en sais rien, dit Benjamin en soupirant. Ils dorment peut-être ? Alexis claqua la langue.
- N'importe quoi !
Il prit son frère par le bras.
- Viens ! On va aller les chercher.
Ils partirent ainsi en expédition, parcourant le chemin de bout en bout, scrutant dans les ombres entre les arbres, tendant l'oreille, cherchant autour d'eux un signe, un indice permettant de dire qu'un quelconque animal était passé par-là.
Ils débouchèrent sur la sortie du bois avant d'avoir découvert quoi que ce soit.
- Tu vois ! déclara Alexis. Il n'y a rien du tout. C'est mort, là-dedans.
Benjamin regardait devant lui, la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
- Tu ne trouves plus rien à dire, hein !
Comme Benjamin ne disait toujours rien, il regarda dans la même direction que lui.
Son père et sa mère étaient allongés près de la nappe, l'un à côté de l'autre, chacun ayant passé un bras sous la tête de l'autre. Clémentine mâchonnait sans conviction un petit sandwich, mordant de tous petits morceaux de pain, le défaisant, étudiant la tranche de jambon, puis la remettant au milieu comme elle pouvait, se tachant les mains de beurre et de mayonnaise. Un cornichon tomba sur sa robe. Elle le prit et le croqua par petits bouts.
Benjamin se tourna vers son frère.
- On a fait demi-tour ?
Alexis secoua la tête.
- Même sans s'en apercevoir ? continua-t-il. On a pu revenir sur nos pas sans s'en rendre compte !
- Non, affirma Alexis. On a laissé cet endroit derrière nous, et on le retrouve devant.
- Tu es sûr ?
- Certain !
Benjamin se retourna et s'engagea sous les arbres.
- Je veux en avoir le cœur net !
Alexis le rattrapa en courant.
- En suivant nos traces, on verra bien si on a rebroussé chemin ou pas, poursuivi Benjamin.
- Sinon ? demanda Alexis.
- Sinon, quoi ? demanda Benjamin tout en regardant leurs traces, par terre.
Alexis écarta les mains.
- Si on n'a pas fait demi-tour ! Ca voudra dire quoi ?
Benjamin marchait sans rien dire, les yeux rivés au sol.
- Toi aussi, tu as peur ! Tu es même le plus froussard de nous deux !
Benjamin tiqua.
- C'est pas vrai ! cria-t-il. J'ai pas peur. C'est toi qui as peur !
Ils commencèrent à se bousculer lorsqu'un son leur parvint.
Ils s'arrêtèrent et écoutèrent.
C'était un son doux et mélodieux, mielleux et onctueux, joyeux et rieur. Quelqu'un chantait.
- C'est quoi, ça ? demanda Benjamin.
- Il y a quelqu'un qui vient, dit Alexis en observant autour de lui.
La voix se rapprochait, et ils pouvaient distinguer les paroles.
Ce petit chemin
Qui sent la noisette,
- Ca vient de là, dit Alexis en montrant les buissons à leur gauche.
Un des buissons désignés bougea, ses feuilles s'entrechoquant en un doux chuintement.
Benjamin tourna la tête dans sa direction et sursauta lorsqu'une souris (ou plutôt un mulot, car il était assez gros) en sortit en sautillant. Ce qui frappait chez ce mulot, outre le fait qu'il se tenait sur ses pattes arrières, c'était qu'il portait un pantalon jaune avec des rayures rouges verticales, et était affublé d'un chapeau haut-de-forme en tissu épais et miteux d'un vert foncé pareil au buisson d'où il était venu. Et il chantait.
Oh! ce petit chemin
N'a ni queue ni tête,
- Qui c'est, celui-là ? demanda Alexis, éberlué.
Benjamin émit un son bizarre.
- Je sais pas ! Tu voulais un animal ? En voilà un !
Le mulot quitta les herbes en bordure du chemin et s'engagea sur celui-ci pour le traverser.
Il ne faisait pas attention aux deux garçons, tout affairé à sa chanson.
On le voit qui fait trois
Petits tours dans le bois,
Les deux frères se regardèrent. D'un commun accord, sans avoir eu besoin de se parler, ils fondirent sur le mulot.
Il s'en va au hasard…
Alexis se jeta sur lui, mais le mulot, dans un réflexe de surprise, esquiva l'attaque en sautant sur le côté. Déséquilibré par son geste, il trébucha sur une racine et tomba sur le dos, les pattes en l'air, remuant pour se redresser. Benjamin, ne lui laissant aucune chance, posa son pied sur la queue de l'animal, l'empêchant de s'enfuir.
Le mulot couina.
- Pitié ! gémit-il. Pitié, jeune homme. Ne me tue pas !
Benjamin le considéra du haut de son mètre trente, se demandant comment une chose aussi petite pouvait implorer sa pitié.
- On ne va pas te tuer ! le rassura Alexis en se relevant, époussetant la terre de ses vêtements.
- Non, affirma Benjamin. Je te relâche si tu nous promets de ne pas te sauver.
- On veut juste savoir qui tu es, demanda Alexis.
Le mulot réfléchit un instant.
- D'accord ! finit-il par dire. Vous me relâchez, je ne me sauve pas, et je vous dis qui je suis. C'est cela ?
- Oui, dit Benjamin en levant son pied de la queue du mulot. Et aussi comment ça se fait que tu sais parler.
Le mulot se releva et ramassa son chapeau. Il en chassa la poussière, ainsi que de son pantalon, rajusta le chapeau sur sa tête, et soupira.
- Comment cela se fait-il que je sache parler, articula-t-il.
- C'est ce que j'ai dit, maintint Benjamin.
- Mouais ! bougonna le mulot en fourrant ses pattes dans ses poches. Et ça t'étonne ? Tu sais bien parler, toi ! Alors pourquoi pas moi ?
Benjamin étudia la réponse en se grattant la tête.
- Oui, dit-il. Mais toi, tu es un rat !
Le mulot sursauta.
- Quoi ! s'écria-t-il. C… comment oses-tu ? Je ne suis pas un rat, je suis un mulot, moi !
- Excuses-moi ! bredouilla Benjamin. Je ne voulais pas te vexer.
Le mulot leur tourna le dos et continua à marmonner.
- Un rat ! Non mais pour qui il se prend, celui-là ?
Alexis s'approcha du mulot et s'accroupit à ses côtés.
- Un rat ! répéta ce dernier.
- Dis-moi, monsieur le mulot, commença Alexis. Tu n'as pas répondu à ma question.
Le mulot se tourna vers lui et le regarda.
- Tu ne m'as pas dis qui tu es, poursuivit Alexis.
La grande moustache du mulot frétilla. Il fit une courbette et déclara solennellement :
- Je suis le serviteur du Lucus Pater !
Les deux garçons se jetèrent un coup d'œil.
- Le Lucus Pater ? demanda Benjamin. Qui c'est ?
- Mmpf ! bougonna le mulot. Un rat !
- Qui est le Lucus Pater ? demanda Alexis.
Le mulot sourit et répondit :
- Comme tu m'as l'air sympathique, je vais te le dire. Mais à une condition !
- Laquelle ? demanda Alexis.
Le mulot fouilla dans sa poche et en sortit une énorme sucette en sucre d'orge, plantée sur un bâtonnet blanc, et enrobée d'un papier transparent. Elle était tellement grande qu'on se demandait comment elle avait pu tenir dans une si petite poche.
- Que tu ne le dises à personne, dit-il en lui tendant la sucette.
Alexis réfléchit puis prit la sucette, laquelle se volatilisa dès qu'il la toucha.
Le mulot fit un signe à Alexis, qui se baissa. Le mulot s'approcha et lui dit doucement :
- Pater, c'est Lui ! et il fit un grand geste des bras.
Alexis leva la tête et observa autour de lui. Il n'y avait que des arbres, des buissons, des pierres, et de la terre.
- Je ne le vois pas, fit Alexis, déçu.
- Mais Lui, Il t'a vu ! murmura le mulot. Il vous a vu. Et il attend que l'un de vous fasse l'erreur.
- Et c'est quoi, l'erreur ? demanda Benjamin.
Le mulot se tourna vers lui et lui dit :
- Approches !
Benjamin s'avança et se baissa à hauteur de mulot.
- L'erreur, affirma le mulot, ce serait de quitter le chemin !
Mordant soudainement Benjamin à l'oreille gauche, il tira en arrière et arracha un bout du lobe. Criant plus de surprise que de douleur, Benjamin décocha un coup de pied au mulot qui s'enfuyait, le manquant de peu.
- Mais… ! Il m'a mordu ! bégaya-t-il.
- Ce sont les rats qui mordent ! lui cria le mulot. Moi, je mange !
Puis il s'engouffra dans les fourrés.
A peine remit de sa mésaventure, Benjamin attrapa Alexis par le bras et se dirigea vers les buissons qui bougeaient encore.
- Viens ! Suivons-le !
Alexis le retint.
- Il nous a dit de ne pas sortir du chemin, dit-il. C'est ça l'erreur.
- Que dalle ! siffla Benjamin. Il en avait après moi, et il ne voulait pas que je le poursuive.
Il se dégagea et se rua dans les buissons. Il y disparut entièrement, laissant sur son passage une tranchée sombre entrecoupée de branches cassées et de feuilles déchirées. Le bois redevint silencieux.
Soudain pâle et tremblant, Alexis écouta le silence revenu. Il n'entendait même pas le bruit de la poursuite dans le sous-bois. Seuls les buissons bougeaient, attestant du passage de son frère.
Prenant sur lui-même, ne voulant pas rester seul, il se mit à marcher et suivit la piste sombre, pénétrant à son tour dans les fourrés, sous les arbres.
Un cri puissant le fit sursauter. Ou plutôt des cris. Des petits cris. Pleins de petits cris. Des chants d'oiseaux, des craquements de branches et de feuilles mortes sous les pas de petits animaux, le grattement d'un lapin dans son terrier, la course d'un écureuil sur un chêne, le hululement d'une chouette qui plana un moment devant lui. Et le son. Le son de la vie. La vie que semblait avoir perdu le petit bois et qu'il avait maintenant recouvré, comme le battement d'un cœur.
Il n'entendait pas son frère courir, mais la trace était nettement visible. Il la suivit, tendant l'oreille, découvrant des sons nouveaux, des senteurs nouvelles, chassant les insectes qui volaient devant lui. Un chant naquit tout près, provenant de là où avait couru son frère.
Ce petit chemin
Qui sent la noisette,
C'était le même refrain que celui chanté par le mulot, mais la voix était plus enfantine, moins fausse, mais aussi féminine.
Oh! ce petit chemin
N'a ni queue ni tête,
Il continua d'avancer et entr'aperçu, cachée derrière les arbres, une clairière. Assise contre un chêne, lui tournant le dos, une petite fille aux cheveux blonds chantait.
On le voit qui fait trois
Petits tours dans le bois,
Il s'approcha d'elle sans faire de bruit.
Il s'en va au hasard…
- Clémentine ! appela Alexis. Qu'est-ce que tu fais là ?
La petite fille se retourna brusquement, ses yeux humides grands ouverts, son visage long couvert de poils bruns exprimant la peur, son museau rose frémissant entre ses moustaches, sa bouche entrouverte dévoilant des incisives longues et coupantes. Alexis avait cru qu'elle était assise, mais sa taille la faisait paraître au moins deux fois plus petite que lui. Des manches de sa robe autrefois blanche, trop longue pour elle, pointaient deux petites mains roses et poilues munies de griffes sales et usées. Ses pieds n'étaient pas visibles, mais sous sa robe oscillait une longue queue grise nue et annelée.
Alexis recula et tomba en arrière. Il heurta quelque chose de mou qui couina et se dégagea avant qu'il ne l'écrase de son poids. Le rat détala pour aller se planquer dans un trou, derrière une souche. Devant lui, la fille-rat aux cheveux blonds se recroquevilla au pied de l'arbre, se cachant le visage de ses mains. Seuls son museau et ses moustaches dépassaient.
Autour d'eux, dans la clairière nimbée d'or et d'orange, entre les arbres centenaires aux feuilles scintillantes, des formes aux visages ratiformes, grandes et habillées comme des enfants, petites et nues, la plupart apeurées, les observaient attentivement. Visiblement, l'arrivée de l'inconnu avait jeté un certain émoi dans la communauté.
Ne sachant quoi faire ni quoi dire, Alexis s'agenouilla devant la fille-rat, hésita, puis approcha ses mains des siennes pour les écarter du petit visage.
Sans l'avoir vu, mais ayant senti ses intentions, la fille-rat fit un mouvement brusque avec son buste.
- Ne me touches pas ! glapit-elle.
- Je ne veux pas te faire de mal, la rassura Alexis en déglutissant.
- Je ne veux pas que tu me voies.
- Voir quoi ? lui demanda Alexis.
Il poursuivit son geste et retira doucement les petites mains du visage oblong. La fille-rat garda ses yeux fermés un instant puis les ouvrit lentement. C'était de grands yeux bruns dans lesquels des volutes plus claires dessinaient des torsades autour de la pupille large et noire. Seuls deux petits points blancs étaient visibles aux extrémités. Des yeux craintifs et innocents.
- Tu es très belle, déclara Alexis.
La fille-rat ébaucha un sourire. Il ressemblait plus à un rictus découvrant des dents tranchantes et inquiétantes, mais Alexis savait que c'était un vrai sourire.
- Comment t'appelles-tu ? demanda Alexis. Et que fais-tu là ?
- Je… commença la fille-rat. Je…
Une grimace déforma son visage.
- Je m'appelle…
La grimace fondit et des larmes perlèrent aux bords de ses yeux, coulèrent sur ses joues, traçant un sillon humide sur le duvet brun.
- Pourquoi tu pleures ? demanda Alexis, embarrassé.
- Je… continua la fille-rat. J'ai oublié mon prénom.
Et elle éclata en sanglots. Elle se retourna et posa sa tête contre le tronc de l'arbre, remettant ses mains en bouclier devant sa figure. Alexis tenta une nouvelle fois de les écarter.
- Laisses-moi ! cria-t-elle. Laisses-moi tranquille !
Ses larmes coulèrent de plus belle, comme deux rivières en crue. Alexis se détourna, gêné, et parcouru la clairière du regard.
Les autres enfants-rats et leurs congénères rats ne s'occupaient plus de lui et vaquaient à leurs occupations, inconscients du petit drame qui venait de se dérouler. Alexis remarqua qu'ils entraient et sortaient d'un trou qui trônait dans un coin de la clairière. Alexis se leva et s'en approcha à tâtons, de peur que quelque chose d'énorme ne le surprenne. Arrivé au bord du terrier, il se pencha et scruta l'obscurité pleine de formes mouvantes. Déterminé, il allait s'y engager lorsque, venu du terrier, une voix l'appela.
- Alexis ! fit la voix. Alexis, tu ne l'as pas vu ?
De l'ombre sortit une silhouette familière. Cependant, la terre dont était recouvert Benjamin le rendait méconnaissable.
- Pas vu qui ? demanda Alexis.
Benjamin soupira.
- Le mulot ! lâcha-t-il. Je l'ai suivi dans les galeries, mais j'ai failli me retrouver coincé. C'est tout petit, là-dedans.
- Non, je ne l'ai pas vu, répondit Alexis.
Benjamin chercha autour de lui, des fois que le mulot se fut trouvé dans la clairière.
- Où est-il passé ?
- Je crois qu'on a un problème plus important que ton mulot, déclara Alexis.
Benjamin le regarda en coin.
- Et qu'est-ce qui est plus important que mon mulot ? demanda-t-il, exaspéré.
- Eux ! répondit Alexis en étendant les bras, désignant du même geste tous les enfants-rats.
- Et vous ! enchaîna une voix grave et profonde derrière eux qui les fit sursauter.
Ils firent volte-face de concert, mus par leurs réflexes. Ils virent les arbres, les buissons et la terre se fondre les uns dans les autres, puis se séparer pour retrouver leur forme
initiale, suivant un mouvement unique qui se mouvait sur une voûte imaginaire au-dessus d'eux, tordant le paysage comme s'il y avait un trou noir minuscule. La chose passa derrière eux, se posa au sol, puis se métamorphosa. Une silhouette aux formes humaines apparut. Elle était grande et large, dénotant une force et une puissance titanesques. Ses pieds semblaient soudés au sol, et ils distinguaient les membres musclés, le torse bombé, et le cou aussi épais que celui d'un taureau. Au-dessus d'un menton carré se dessinait une bouche fine de laquelle dépassaient quatre canines longues et pointues, surmontée d'un nez retroussé quasiment manquant, lui-même encadré de deux yeux d'un noir vide au fond desquels rougeoyait une petite flamme vacillante. Sur le sommet de la tête saillaient deux protubérances ramifiées comme les bois d'un cerf desquelles émanaient des vapeurs translucides qui se tordaient sporadiquement. Ils avaient l'impression de regarder le bois et la clairière à travers une vitre dépolie où les yeux paraissaient flotter comme deux soleils dans l'univers. La silhouette posa ses bras le long de son corps, puis ses lèvres se desserrèrent.
Il y eut comme une dépression, un glissement d'air auparavant stagnant qui s'engouffra dans l'ouverture ainsi créée par la bouche.
- Je vous salue, mes enfants, fit l'être.
Les paroles qui sortaient de sa bouche étaient comme autant de roulements de tonnerre faisant vibrer l'air. Les deux garçons reculèrent, butant contre un arbre. Ils sentaient leur estomac se nouer, leur cœur bondir comme s'il voulait sortir de leur poitrine ; ils sentaient leurs muscles ankylosés ne plus répondre à leurs sollicitations, engourdis par une étrange sensation de chaleur intérieure alors que la température de l'air avait chuté considérablement.
Après l'apparition de la créature, enfants-rats et rats s'étaient rassemblés autour d'eux, formant un cercle dans ce coin de la clairière. Ils s'assirent et restèrent ainsi sagement, les mains jointes sur leurs genoux, muets, leurs grands yeux tristes rivés sur l'être et les deux garçons.
La créature ne bougea pas, continuant de leur parler.
- Bienvenue dans la source, dit-elle.
Il n'y avait aucune intonation, seulement des paroles, comme si la créature de néant ne ressentait rien.
- La… la source ? réussit à articuler Benjamin en se forçant à parler.
- Chuuut ! fit un des enfants-rats, immédiatement imité par ses congénères.
- La source ? demanda Alexis, accueillit par un nouveau concert d'injonctions.
La créature attendit que le chahut cesse. Elle baissa la tête et poursuivit :
- Benjamin, Alexis… vous le saurez bien assez tôt. Il faut d'abord que vous compreniez pourquoi vous êtes là.
Elle hésita. Les deux garçons crurent discerner un tressaillement sur le visage transparent. La flamme au fond des yeux vides rétrécit, parut un instant sur le point de s'éteindre, puis se raviva doucement, lentement, continua à enfler jusqu'à atteindre sa taille normale. Un souffle de vent l'éteignit.
Tout devint noir. Pas un noir de nuit, mais un noir de ténèbres. Un noir de néant. Sans rien alentour. Pas la moindre petite lueur qui put affirmer que quelque chose existait encore près des deux garçons.
Alexis et Benjamin furent pris d'une peur panique, une vague glacée déferlant du plus profond de leur cœur et submergeant leur corps tout entier, les noyant d'effroi. La première sensation qu'ils ressentirent fut celle d'une odeur âcre et piquante qui leur prit le nez et la gorge, s'infiltrant jusque dans leur poitrine. Une odeur amère pourtant pleine de senteurs et d'arômes. Les deux garçons crurent apercevoir des formes dans les ténèbres, des formes blanches, fantomatiques, dansant en silence. Elles les encerclaient, avançant, reculant, sautant de côté, se déhanchant devant eux, les invitant pour une fête macabre. Benjamin fit un pas en arrière, voulant en éviter une trop entreprenante. Il buta sur une masse informe, dure et chaude. Un petit grésillement dans son dos attira son attention, ainsi qu'une soudaine odeur de cochon grillé emplissant l'atmosphère. Faisant volte-face, il cria en sentant la douleur brûlante qui lui cuisait la peau.
Une silhouette sombre sur laquelle dansait un fantôme apparu devant ses yeux, prenant forme au fur et à mesure que la lumière emplissait le vide, exactement comme lorsque l'on allume une lampe halogène. La silhouette sombre se transforma en souche noire, le fantôme dansant en fumée montante. Ce qui avait été autrefois un chêne vert n'était plus qu'un morceau de charbon qui finissait de se consumer. La clairière était devenue un tas de cendres grises dans lesquels les deux garçons s'enfonçaient jusqu'aux chevilles. Le bois n'était plus qu'une succession de souches et de troncs calcinés, tendant leurs esquilles vers le ciel comme autant de doigts accusateurs, implorant Dieu d'abréger leurs souffrances. Emergeant des cendres en quelques endroits, laissant penser qu'une meute affamée de bêtes sataniques avait dévasté les lieux, des squelettes d'animaux auxquels s'accrochaient encore des lambeaux de peaux et de chairs carbonisées témoignaient de la voracité du cataclysme. Au loin, le pré n'était plus qu'une plaine grise et fumante, et les collines qui l'entouraient étaient la proie de flammes gigantesques, dévorant les arbres et la végétation basse, montant dans les airs comme des colonnes soutenant la voûte céleste. Le ciel lui-même n'était plus qu'un manteau de fumée dégradé de noir, de marron, de rouge et d'orangé d'où pleuvaient des escarbilles et des cendres comme autant de flocons de neige, tombant et s'amassant sur un paysage lunaire s'étendant à perte de vue.
Et au milieu, agenouillés dans la neige de l'enfer, deux petits garçons pleuraient toutes les larmes de leur corps, arrosant le sol encore chaud de gouttes d'eau pure mais désormais inutile.
Bientôt, à travers leur vue brouillée par les cendres et les larmes, apparu un signe.
Franchissant la barrière de feu, foulant puissamment cet océan de tristesse en projetant des gerbes cendrées, pas une chimère, ni une licorne, mais un simple cheval blanc tacheté de gris, la crinière au vent, qui galopait sur la plaine désolée. Il avançait vers les troncs noirs qui furent, à une époque lointaine, un magnifique bois tout de couleurs et de senteurs. Il s'y engagea en ralentissant son allure, louvoyant entre les troncs, puis stoppa près de l'un d'eux. Le cheval secoua la tête en soufflant, sa crinière flottant autour de son cou, tandis que le tronc se mit à bouger, s'agrippa à la crinière du cheval et monta sur son dos. Sans que le cavalier ne dise un mot ni ne fasse un geste, le cheval blanc se mit au pas dans la direction des deux garçons.
Ni Alexis ni Benjamin n'arrivaient à distinguer les traits du nouveau venu, dissimulé sous un long manteau noir et dont la capuche était rabattue sur sa tête. Il s'approchait d'eux tout doucement, les scrutant à travers l'ombre qui masquait son visage. Le cheval les observait également, clignant des yeux à chaque fois qu'il tournait la tête de l'un à l'autre. Le cavalier s'arrêta à leur hauteur, les considérants du haut de sa monture.
Une rafale de vent particulièrement forte fit glisser la capuche qui s'affaissa sur le dos du cavalier noir, dévoilant un crâne aux orbites vides et au rictus figé. Le crâne fixait Benjamin, lequel semblait hypnotisé en dépit de l'apparition repoussante qui était devant lui. Le squelette tendit une main décharnée vers Benjamin, l'invitant à le rejoindre. Le cheval blanc hocha la tête. Benjamin, les pupilles dilatées, la bouche entrouverte, presque bavant, tendit sa main en retour, la posant sur les os longs et fins qui la serrèrent tendrement.
Alexis observait la scène qui se déroulait devant ses yeux, atterré.
- Benjamin ! balbutia-t-il.
Une main se posa sur son épaule, affectueuse.
- Laisses-le, murmura la créature, soudainement réapparue derrière lui.
Benjamin se leva, soutenu par le squelette.
- Benjamin, non ! cria Alexis qui se mit debout à son tour.
La créature le retint.
- Laisses-le, répéta-t-elle. Tu ne peux plus rien pour lui.
Alexis fit un pas en avant, émit un petit gémissement, puis se retourna, les larmes aux yeux.
- Mais, … il n'est peut-être pas trop tard ? implora-t-il.
La créature secoua la tête.
- Il a été choisit, dit-elle en regardant Benjamin qui montait sur le cheval. Son âme a été choisie.
- Il a été choisit ! gémit Alexis. Et pourquoi pas moi ? Laissez-lui une chance ! Il est encore petit !
- C'est justement pour cela. Il est plus jeune, et son âme est plus pure.
- Mais… !
- Elle va aider à rendre un peu de paix en ces lieux, à insuffler la vie partout où le messager va l'emmener, à ramener des couleurs et des odeurs meilleures partout où il passera.
- Mais lui, il va mourir ? sanglota Alexis.
- Non, mais son âme finira par se vider de toute sa substance. Alors, seulement, il rejoindra ses nouveaux amis, ceux que vous avez déjà rencontrés, et qui ont contribué comme lui à la renaissance de ces lieux.
Le cheval et ses cavaliers s'éloignaient maintenant, s'enfonçant dans un décor apocalyptique. Le cheval se mit à trotter, agrandit ses foulées, puis galopa, partant vers les contrées mortes où ils allaient semer la vie. Quand ils eurent disparus, Benjamin ne s'était pas retourné.
Alexis, en larmes, se jeta sur la créature pour la frapper.
- Faites-le revenir ! cria-t-il. C'est mon frère !
Ses poings s'abattirent dans le vide, lui faisant perdre l'équilibre, s'étalant sur le sol.
- Soit fier de lui ! lui dit la créature en disparaissant.
Il resta étendu par terre un long moment, le corps secoué de sanglots, laissant libre cours à sa tristesse.
- Tu devrais partir, maintenant ! lui dit une voix enfantine.
En se redressant, les yeux embués des larmes qui lui coulaient sur les joues, creusant des sillons dans la suie dont il s'était salit, il vit l'enfant-rat aux cheveux blonds penchée sur lui. Autour d'eux, les autres enfants-rats erraient dans la clairière, étudiant leurs pieds, silencieux. Il n'y avait plus ni feu, ni cendres, seulement un petit bois où la vie se frayait un chemin.
Il se remit debout et partit en courant à travers les buissons, laissant le petit monde derrière lui, déboulant sur le petit chemin muet et sans vie.
Celui-ci se terminait dans le pré, aux abords du bois, mourant au milieu des pissenlits, du chiendent et de la ciguë. Une colonie de fourmis qui rentrait quasiment bredouille avait élu domicile sous la dernière portion de terre nue, si bien qu'il semblait s'enfoncer dans le cœur même de la terre, comme si une quelconque divinité avait frappé de son poing pour stopper sa course.
Alexis déboula hors du bois, glissant, se rattrapant avant de tomber, courant vers ses parents et sa sœur toujours assis autour de la nappe à carreaux rouges et blancs.
- Papa ! Maman ! cria-t-il.
Ses parents se retournèrent, voyant leur fils affolé, au bord des larmes, et couvert de suie.
- Alexis ! appela sa mère en se levant. Tu t'es fait mal ? Où est-tu allé te fourrer, pour te mettre dans cet état ?
Alexis l'attrapa par le bras, voulant qu'elle le suive.
- C'est Benjamin ! geignit-il. Il va mourir si on ne l'aide pas !
- Benjamin ? demanda son père.
Sa mère le regardait, mi-inquiète, mi-amusée.
- Benjamin ? répéta-t-elle.
Alexis les regardait avec des yeux ronds, ne comprenant pas pourquoi ils ne faisaient rien.
- Qui c'est, Benjamin ? demanda innocemment Clémentine.
Alexis relâcha le bras de sa mère, se laissant glisser, et s'assit par terre.
Au loin, semblant l'appeler, un cheval hennit.
© 2001 SISCO Sylvestre
