
Le message
Un de mes voyages d'agrément m'emmena à Nuremberg où je me pris d'affection pour le Musée germanique.
L'architecture de ce lieu n'imposait pas au visiteur une présence grave et
solennelle qu'on aurait pu attendre de la part d'une institution muséale. Elle
s'apparentait plutôt à la convivialité d'une maison bourgeoise prenant ses appuis dans le Moyen Age gothique et ouvrant ses bras aux furieuses inventions de la Renaissance.
Une exposition de peinture exceptionnelle habitait alors ses murs. Je ne
connaissais pas Rueland Frueauf le Jeune mais la curiosité me décida à franchir le seuil du musée.
Bien vite mon regard déborda les limites des cimaises et s'attacha à suivre la rectitude de la paroi, en apparence du moins. Le bois parait la pierre, la pierre surgissait des anfractuosités du chêne ; une guerre des matériaux nobles sourdait dans les stucs et les solives.
Les visiteurs se déplaçaient lentement en groupe ou en couple. Ils découvraient comme je le faisais les retables du peintre qui avait marqué de son pinceau la fondation du monastère de Klosterneuburg.
De Rueland Frueauf le Jeune, je n'avais aucune idée. Les cartels indiquaient qu'il était le contemporain de Cranach et que son oeuvre connue était succincte. Ils
expliquaient également que l'expérience visuelle dominait sa peinture plus que la composition. Et, il est vrai que les paysages peints témoignaient de la prédilection de l'artiste pour la végétation et les taillis.
J'appris aussi que cette forte propension aux " impressions " allait vite
s'étioler en Allemagne du Sud pour oeuvrer en Hollande dès le XVIIè siècle.
Je me laissais aller à admirer les rondeurs impatientes des collines teutonnes, les arbrisseaux aux ramures secrètes qui s'agrippaient au flanc des rochers, les animaux surpris ou paisibles qui accompagnaient les humains dans leur quête du bonheur.
La visite de la collection fut rapide et j'entrepris de répéter ma tournée. Je me plantais à nouveau devant le retable de saint Léopold et ce fut à ce moment-là qu'eut lieu le phénomène.
A la jonction du chanfrein d'un des chevaux et de l'épaule d'un lansquenet, parmi les branchages d'un arbre et le déchiqueté d'un roc, les couleurs semblèrent s'animer pour former une inscription et ma vision, dès lors, se troubla.
Un message apparut distinctement sur l'axe composé par l'ensemble de ces éléments. Dans un style vaguement gothique, l'écriture disait en français : " Je suis un faux ! "
Le message disparut. Peut-être avais-je modifié ma position ! Je me remis devant
le panneau dans la posture précédente et l'inscription réapparut. Je parcourus la salle et mon étonnement alla en grandissant.
A l'instar d'une annonce subliminale, l'inscription clamait la fausseté des oeuvres exposées.
- C'est une blague ! pensais-je.
L'agent de la surveillance dut trouver mon attitude suspecte car il se leva de son siège et me colla aux basques tout le restant de mon inspection.
A chaque fois, je tentais de retrouver la posture qui présidait à l'apparition du message.
- Vous l'avez vu, m'exclamais-je en allemand. Mais le jeune homme en uniforme se contenta de hausser les épaules.
Toutes les oeuvres sans exception recelaient la devise surprenante. Et j'étais le seul, à n'en pas douter, qui était le destinataire d'une vérité subconsciente.
Je n'étais pas un spécialiste, encore moins un expert de l'art postmédiéval
allemand. Quelqu'un ou quelque chose tentait de me convaincre du contraire !
- Je suis un faux ! Je suis un faux !
Les arbres aux branches noueuses, les visages empruntés des personnages, les animaux de la forêt, tous me renvoyaient cette phrase.
N'avais-je pas dans ma poche un coupe-papier qui m'escortait partout pour de petites besognes ? Je le sortis furtivement de mon vêtement et me plaçais en face du faux retable de Klosterneuburg.
J'enfonçai avec délectation la lame dans la croûte patinée par le temps et
entrepris d'enlever l'inscription séditieuse.
© 2000 BENXAYER Morrad
