
Ma liberté
Le calme...Ce calme qui ne précède ni ne suit plus la tempête. Ce signe venu de l'au delà de ma conscience qui m'annonce que mes peurs sont en berne.
Très longtemps, elles m'ont empêché de dissocier le "mal" de l'interdit. J'ai dépensé mon énergie sans compter pour les rejeter hors de ma conscience. C'était un combat épuisant et inutile ; plus je les repoussais et plus elles dirigeaient ma vie.
Elles revêtaient toutes les formes : peur de l'autre, du noir, de ne pas être aimé, d'être aimé, du ridicule, de la laideur, d'échouer, de réussir, de décevoir, de la violence, de ma violence, peur de procréer, d'avoir peur, ..., d'être, tout simplement. Elles usaient de tous les subterfuges pour asseoir leur domination, se cachant dans les recoins insondés de mon esprit.
Je croyais disposer d'une arme infaillible pour les vaincre : mon mental. Mais la raison est inopérante dans le domaine de l'émotionnel. Muni de mon intelligence, de mon esprit d'analyse, je pensais pouvoir tout résoudre. Rien n'était supposé surpasser l'intellect. Rien ne devait exister en dehors de lui. Comment aurait-il pu en être autrement ? Le monde de l'inconscient me terrorisait ; mes peurs s'y tapissaient, gouvernant sans partage. Elles guerroyaient sans cesse pour asservir aussi ma conscience, n'attaquant jamais à visage découvert, se dissimulant derrière leurs pions : l’angoisse, le ressentiment, la colère, la jalousie, la méchanceté, l'intolérance,... Et moi je résistais du haut des remparts en carton de mon orgueil dérisoire, de ma suffisance. Je n'avais pas compris qu'elles ne viendraient jamais en personne investir la place, leur puissance se fondant sur mon ignorance. Je croyais qu'elles gouvernaient seules mon monde intérieur ; à tel point que je pensais qu'elles étaient mon essence. Je me trompais.
Alors, un jour, j'ai levé le pont-levis. J'ai, malgré ma terreur, soutenu leur regard, mon regard...
Si je parle d'elles à l'imparfait, c'est plus pour suggérer un changement de mon état interne que pour signifier leur disparition. D'aucunes ont disparu, d'autres perdent chaque jour plus de vitalité, mais certaines demeurent intactes ou encore dissimulées. Mais je ne les crains plus ; je connais maintenant beaucoup de leurs facettes. Non seulement leur pouvoir s’affaiblit, peu à peu, mais leurs manifestations sont devenues de précieux guides pour me découvrir. Et puis, cette formidable énergie dilapidée pour les repousser s’offre à moi.
Mais elles ne m'avaient pas entièrement colonisé. J'avais construit un territoire virtuel dont l'accès leur était difficile, mais pas interdit. Elles étaient présentes mais je les dominais à ma guise, valeureux et beau, aimé et généreux. J'ai dû délaisser ce monde imaginaire protecteur et pénétrer ma réalité intérieure, à la recherche de mon identité. Dans cette quête, difficile mais formidable, j'ai ramené un premier trophée : la signification d'un mot, encore fragile mais planté comme un étendard dans le coeur de mes peurs ; ce mot qui n'était pour moi, jusqu'alors, qu'un concept philosophique ; ces trois syllabes qui caressent encore timidement mes entrailles : liberté, ... ma liberté !
Bien sûr, son statut est encore embryonnaire. Mais très lentement son espace s’aggrandit. Ce n’est pas celle rêvée dans mon enfance : faire à ma guise, ne dépandre de personne. Au contraire, la responsabilisation est un outil essentiel à la construction de mon espace libertaire. Ce sont les victimes qui attendent d’être libres par l’action des autres. Me sentir responsable fait de moi, petit à petit, un acteur. Cela devient, doucement, plus un état interne qu’une volonté d’être. Cela n’implique pas pour autant la notion de culpabilité. Il n’est pas question de me morfondre sur mes actes ou mes choix d'hier mais d’accepter qu’ils soient les vecteurs de mon présent. La fatalité est un concept qui disparait de mes croyances. J'ai aussi fini par accepter mon besoin de l'autre, en proie à des peurs différentes mais précieuses pour comprendre les miennes, les démystifier.
Naturellement, cette évolution ne fut ni spontanée, ni librement consentie ; je n’avais d’autre choix pour comprendre et espérer atténuer ma difficulté de vivre. J’aurais pû, comme tant d’autres ne jamais trouver ce chemin et fustiger une injuste destiné, blâmer tous ces autres, soit disant responsables de mon malheur. Mes rencontres, les circonstances, en décidèrent autrement. Je ne sais si la chance ou l’inéluctable orienta mon existence, peut-être un mélange des deux ; quoi qu’il en soit, je deviens de plus en plus acteur et de moins en moins dépositaire. Pour moi, la réussite n’est pas d’atteindre ce que j’ai rêvé d’être, mais de comprendre et accepter ce que je suis.
Mon histoire est celle d'un homme tout ce qu'il ya de plus ordinaire. Elle est indissociable de celle de mes parents, de ma famillle. J'aurais aimé qu'ils me la racontent, sans complaisance. Non pas qu'ils aient délibérément caché ou transformé ce que j'étais en droit de savoir. Si je connais mes peurs, comment ne pas pardonner les leurs ? Malgré tout, j'ai pu en reconstituer une partie. Souvent, les non-dits sont entendus ; ils imprègnent notre inconscient et sont inscrits dans notre émotionnel. Je suis l'avant dernier maillon d'une longue chaine de souffrances, de frustrations, de renoncements. J'ai l'opportunité de la briser, ou plus modestement, de l'affaiblir sérieusement.
Nulle prétention ne se cache derrière ces confidences ; je ne veux pas donner un sens à toute existence ; ce chemin m'appartient. Le voyage dans mon passé, s'il adoucit mon présent, n'éclaire pas pour autant la route de mon devenir.
Demain m'enchantera parfois, me surprendra, m'ennuira, me fera douter, sera terrible, peut-être, mais ne m'effraie plus.
© 2001 SUSIERRA Manuel