
La tête dans les nuages
Niger, plateau du Djado. Aujourd'hui, je me suis décidé. Je vais essayer d'assister à ce sacré lever du jour au-dessus de cette contrée. Je suis assis sur un morceau du Plateau qui présente au ciel sa face rugueuse, nivelée par de millénaires érosions. Peu à peu, je vois blanchir l'horizon qui, d'un indigo parfait, se transmue en un bleu outremer, puis s'étire tout en longueur en un bleu électrique. Mes yeux picotent légèrement dans le froid lumineux de la stratosphère. J'ai mal aux fesses ! J'ai mal dormi, du reste. Je remue péniblement ma main droite. Elle est un peu gourde... et si lourde. Dans quelques heures, des hordes de touristes arriveront, menées par de grands cars tout-terrain. Ils pousseront des cris d'étonnement en me voyant. Ils plaisanteront sur ma tenue. Ils me cadreront sur leurs objectifs ou leurs téléobjectifs. Ceux qui auront des appareils numériques feront provision de mon image, la multiplieront à l'infini, la transformeront en un puzzle singulier, comme un morcellement irréaliste d'un corps disproportionné et, pourtant, si humain. Il n'y a pas si longtemps, j'étais fondu dans l'anonymat de la fourmilière des hommes. Et puis, s'est produit ce phénomène dont je n'ai pu mesurer, au départ, l'importance.
Dans la grande Ville qui longe le fleuve, je vaquais à mes occupations lucratives du moment. Je tatouais les gens ! Des plus petits aux plus grands, des blonds aux Noirs métissés, des glabres aux hirsutes velus, des femmes menues aux hommes corpulents. Pour le reste, je passais mon temps à peindre. Avec des couleurs issues de l'écrasement de terres brunes et blondes. Des terres qui venaient du sol brûlé de ma patrie. Je ne savais pas comment nommer ce style pictural. Il y avait une grande confusion dans mon esprit ; les couleurs prenaient forme humaine ou absconse d'une manière quasi autonome. Parfois, un de ces marchands d'art, domiciliés au Palais des Antiquités, franchissait le seuil de mon appartement. Il jetait un regard étonné sur les toiles qui s'accouplaient le long du mur. Il inspectait les morceaux de bois qui portaient sur leur recto les couleurs de mon imagination. Il se prenait les pieds dans les tissus qui multipliaient les fragments de mes inspirations. Il murmurait quelque incantation artistique puis se saisissait d'une peinture qui m'était sortie de la tête. Et, il me la payait cash !
Je rendais alors visite à Alejandra et nous nous retrouvions devant un bon plat, dans un restaurant aux accents méditerranéens.
Alejandra coiffait ses longs cheveux noirs, où des reflets mordorés jetaient de pâles lueurs, en bandeaux rectilignes. Son nez, finement aquilin, m'indiquait l'état de son humeur tandis que sa bouche, grande et délicate à la fois, proférait quelques sentences tirées de son expérience de photographe. Alejandra souriait tout le temps, parfois même elle allait jusqu'à rire sans connaître la raison de cette hilarité. Elle pouvait trépigner de joie et pleurer pour la même cause. Nous nous aimions... je crois.
Tout commença du jour où mes chemises devinrent étriquées, où mes pantalons rétrécirent. Des douleurs articulaires m'accablèrent sans que j'y prêtasse plus d'attention. En quelques mois, ma taille augmenta de cinq centimètres. Puis, je finis par ne plus pouvoir chausser mes godillots. Je grandissais, à l'évidence ! " A mon âge, pensais-je, quelle bizarrerie ! "
Les choses devinrent nettement plus critiques lorsque j'accusai vingt centimètres supplémentaires. Aussitôt, rendez-vous fut donné à mon médecin. Après bien des examens, des radiographies, des scanners et des prélèvements osseux, on me prescrivit un repos total et une diète drastique. Pourtant, je me portais comme un charme ! Hormis les douleurs articulaires, je débordais d'énergie.
Un congrès réunit alors les meilleurs spécialistes de la médecine des os pour examiner mon cas. Ce furent palabres et extases intellectuelles autour d'un buffet somptueux où coulaient force vins et spiritueux. Pendant ce temps, je continuais de grandir. Je pouvais même prétendre à jouer au basket avec mes deux mètres dix. Les savants ratiocinaient, développant des hypothèses incongrues sur les origines de mon gigantisme chronique. Et moi, je perdais mes clients. Mes mains, devenues trop grandes, emplissaient de stupeur les personnes qui se présentaient dans ma boutique. Alejandra, compatissante, se mit en quête d'amener sur ma table de travail des touristes aventureux ou des curieux en mal de sensations. Elle profitait, la coquine, de cette singularité morphologique pour tester mes nouvelles capacités sexuelles. Elle n'en fut certes pas déçue ! Mais le mal était en moi. Irrépressible, terriblement angoissant !
Je devenais un phénomène de foire ! Un gars, débarqué de quelque journal britannique, vint me voir. Il voulait m'inscrire sur le Livre des records. Je l'envoyais proprement se promener. J'avais d'autres soucis ! D'abord, me vêtir présentait une difficulté majeure. Me chausser également, car mes pieds flirtaient avec le cinquante-deux fillette ! Les chausseurs patentés lorgnaient mes monstrueux panards avec circonspection sinon avec dégoût. Je finis par les haïr. Mon lit devenu trop petit, je me réfugiais sur le sol de mon salon, en quête d'un confort qui s'amenuisait au fur et à mesure que mes os se développaient.
A trois mètres, je renvoyais les gabarits des meilleures équipes américaines de basket à la niche !
A trois mètres quinze, je me désespérais. Je pris la résolution d'avoir une conversation franche avec mon médecin.
Peu de temps après, celui-ci m'accueillit, recroquevillé dans son fauteuil, mais il passa son temps à éviter mon regard. Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche et se mit en mesure de fumer. Je lui demandai une cigarette. Il ne refusa pas cette requête, pour le moins étrange dans un cabinet de consultation. J'eus la désagréable impression qu'il m'offrait la dernière cigarette du condamné.
" J'avoue, laissa-t-il enfin échapper, que cette affaire me dépasse ! " Tout en parlant, il laissait la fumée s'envoler hors de ses lèvres exsangues en circonvolutions troublantes. " Je ne comprends pas. Je ne comprends pas ! " marmonnait-il en fixant un point imaginaire derrière moi.
- Que me conseillez-vous ? lui demandai-je à court d'idée.
Il tapota du bout des doigts son bureau en noyer et jeta un regard hagard sur l'écran éteint de son ordinateur.
- L'exil, répondit-il. Mettez-vous au vert, loin de la foule. Loin des hommes. Vous allez continuer à grandir.
- Mais... jusqu'à quand et jusqu'où ? m'exclamai-je.
- Dieu seul le sait !
De guerre lasse, je renonçai à aller plus avant dans la recherche d'une issue médicale.
Le sort en était jeté. Je décidai de me réfugier en Mongolie. Près de Bajan-Dalaj, dans le désert de Gobi, les terres sablonneuses et vides de population étaient suffisamment vastes. Je pouvais, là-bas, laisser cours à l'expansion naturelle - ou surnaturelle - de mon corps.
Mais, dès lors que je voulus prendre mon billet d'avion, commencèrent les difficultés. Les normes de transport aérien en vigueur m'interdisaient en effet de pénétrer dans les avions. Du fait de ma taille et de mon poids excessifs - j'atteignais trois mètres vingt et je pesais cent quatre-vingt-dix-neuf kilos -, les compagnies aériennes refusèrent de me considérer comme un passager normal. Tout au plus, elles préconisaient de me mettre dans une caisse, certes aménagée avec tout le confort, mais installée dans la soute à bagages comme du vulgaire fret ! A force de persuasion et de recherche, je finis par dégotter un maquignon qui montait son entreprise internationale pour vendre des chevaux et des boeufs en Asie Centrale. Et c'est ainsi que, en catimini, comme un paria et un criminel, je quittai le sol de mes mésaventures, coincé entre deux chevaux arabes et trois boeufs limousins, transporté dans un avion cargo d'une compagnie privée maltaise.
A Oulan-Bator, les policiers et les douaniers eurent un regard amical pour moi. Ils ne se montrèrent pas méfiants et mirent sans difficulté leurs tampons sur mon passeport. Par la suite, dans les rues de la ville, les Mongols se mirent à murmurer sur mon passage. C'était comme un bruissement d'abeilles respectueuses, un chant léger, une litanie récitée en l'honneur d'une divinité. Je crois que je représentais à leurs yeux l'image d'un maître de la steppe, une créature extraordinaire qui dominait le monde des vivants. Je ne parlais pas leur langue chatoyante mais je leur fis signe. Un camionneur chevronné, moyennant dollars et vodka, me transporta jusqu'à Bajan-Dalaj et me lâcha près d'un tertre ancien qui devait être la tombe d'un guerrier.
La steppe avait laissé la place à des monticules rocheux et, derrière ceux-ci, à des dunes de sable onduleuses. Le ciel s'avançait vers moi, à peine zébré de nuages filandreux. Il devait, de jour en jour, de mois en mois, se rapprocher un peu plus. Je grandissais toujours. De l'étoffe - du feutre aux couleurs palissandre - me protégeait contre les intempéries et les rigueurs du climat mongol. J'en avais ainsi quelques ballots car, devant l'inexorable progression de ma taille, je devais pouvoir disposer d'un vêtement modulable. Il en était de même pour mes chaussures. Telles des bottes de sept lieues, ces dernières, en feutre également, étaient lacées du haut en bas et contenaient des ourlets en quantité suffisante pour agrandir leur surface. Un berger muet et un peu idiot venait, de temps à autres, faire paître ses chèvres et ses quelques chameaux au pelage teigneux. Il me laissait du lait et de la viande en échange de quelques dollars et de tatouages que je lui dessinais - grâce au matériel léger que j'avais emporté - dans le dos, sur le bras ou sur le cou. Il m'approchait sans peur et riait lorsque les chèvres venaient brouter mes manches. Six mois après, il riait toujours mais il n'avait plus grand-chose à me proposer. Je mesurais six mètres et son cheptel, du fait de mon appétit, avait considérablement diminué.
Un matin, j'eus le sentiment en me levant d'avoir atteint un nouveau palier dans l'incommensurable. Ma taille avait augmenté, d'une seule traite, de plusieurs mètres. Le berger idiot, pour la première fois, eut un mouvement de crainte en me voyant. Je compris que mes relations avec le monde des humains touchait à son terme.
Je n'en finissais pas de grandir. Bientôt, la faim et la soif supplantèrent les moindres désirs de mon corps. Je ne pouvais communiquer avec les nomades mongols car ils s'enfuyaient à mon approche sans demander leur reste. Si les habitants de ce pays m'avaient au début témoigné leur amitié, voire un respect quasi religieux, il semblait que, maintenant, j'avais outrepassé la norme à laquelle devait correspondre les créatures surnaturelles. J'étais devenu un paria ! Je me mis à longer la frontière ténue qui séparait la Mongolie de la Chine, à la recherche d'une caravane ou de troupeaux susceptibles de me nourrir. Mais, tous fuyaient ! Que pouvais-je susciter dans le coeur des hommes ? Haut comme un immeuble de dix étages, je n'étais plus un phénomène acceptable pour l'entendement humain. J'étais une monstruosité, une aberration, un non-sens. Des souvenirs d'enfance remontèrent à la surface de ma mémoire. Ils évoquaient les lectures, si jubilatoires, de Gulliver. Ah ! Le bon géant Gulliver ! Si seulement j'avais pu me transporter dans cet illusoire pays afin d'y rencontrer les Lilliputiens qui avaient accepté l'anormalité. Swift, assurément, avait donné aux habitants de Lilliput un certain nombre de vertus dont la moindre n'était pas la générosité. Mes semblables - mes dissemblables ! - n'avaient pas cette vertu. Ils voulaient me rayer de leur esprit. Et moi, j'avais juste faim et soif ! Je me transformais dès lors en brigand de grands chemins. Et quel brigand ! Caravanes de camions, caravanes de chameaux, caravanes de chevaux.... tout y passait. Je faisais fuir les petits hommes et m'emparaient sans coup férir des animaux ou des victuailles qu'ils laissaient sans aucun remords. Puis, je me réfugiais dans les Monts de l'Altaï Mongol. Ces montagnes s'avérèrent rapidement trop petites pour moi. Je fus confronté à la violence des hommes. Car je les volais. Et cela, ils ne l'admettaient pas. Que je fusse un géant innommable passait ; mais que je fusse de surcroît un larron qui les dépouillaient des biens si difficilement acquis, non ! Des battues furent organisées avec des unités armées mongoles. Elles étaient tout de même dérisoires face à l'ampleur du désert et des montagnes. Mais, à un moment donné, ils me repérèrent. C'était facile ! J'étais aussi haut que la Tour Eiffel ! Je fus soumis à un tir nourri de mitrailleuses et de mortiers. Heureusement, les balles et les roquettes avaient peu d'effet sur moi. J'aurais pu, d'un mouvement péremptoire du pied, chasser ces hommes mais mon coeur n'était pas habitué à la violence. Je grimpai vers les sommets enneigés, là où les hommes plutôt habitués à la plaine ne se risquaient pas. Mais je souffris de la faim. Les lacs, nombreux, pouvaient étancher ma soif. Hélas ! Les bouquetins, trop petits et trop rares ne pouvaient suffir à me sustenter. Devais-je me laisser mourir ? J'étais trop furieux contre les hommes ! Ils ne me connaissaient pas et ils s'arrogeaient le droit de me juger, de me détruire ! Je ne pouvais accepter ça ! Je me résolus à quitter la Mongolie.
Passer la frontière fut aisée. Etendues arides, sablonneuses ou rocheuses à perte de vue. Parfois, quelques patrouilles mobiles, quelques blindés, venaient interrompre la monotonie du paysage. Puis, les Chinois me découvrirent. Ils détalèrent en hurlant dès qu'ils me virent. J'étais devenu une montagne. Mais, ne disait-on pas que les Fils du Ciel pouvaient venir à bout d'une montagne ? Et de fait, les dignes représentants des Han me tombèrent dessus. Une division blindée de trois cents chars vint me chatouiller les flancs. A cela, les descendants de Confucius et de Lao-Tseu ajoutèrent l'aviation. Ils déchaînèrent contre moi une pluie de fer et de feu qui me blessa légèrement, à l'instar de ce que pouvait occasionner un champ de ronces sur la peau d'un individu. J'hésitais à me défendre car ma propension à la violence était mince, voire inexistante. Mais un chasseur Mig vint me harceler tel un taon hargneux. Le pilote, imbu semble-t-il de lui-même et de la technologie du socialisme post-maoïste, me narguait en me balançant des roquettes et des missiles sacrément irritants. Je mis fin à ses agitations aussi vaines que futiles en le broyant, lui et son appareil, entre mes doigts. Ce fut mon premier acte hostile.
A cette réaction, répondit la haine des Han qui n'admettaient pas la supériorité d'un Barbare, tout géant qu'il fût. Alors, je me mis vraiment en colère ! Mes pieds nus, devenus aussi coriaces que le plus solide des blindages, s'en vinrent écraser les chars avec frénésie. Les Chinois glapissaient, recommandant leur âme aux Ancêtres. Ils pleuraient en tâtant leurs poches gonflées de leur solde. Les stratèges de Pékin donnèrent l'ordre de la retraite. Ce n'était qu'un répit. Ils allaient probablement masser des millions d'hommes pour me faire mordre la poussière. Je décidai de me rendre au Tibet.
Après avoir dépassé Ouroumtchi et le lac du Lob Nor, j'arrivai aux Monts de l'Altyn-Tagh dont les sommets avoisinaient les sept mille mètres. Ce fut un jeu d'enfant que de les franchir. Le plateau du Tibet était devant moi désormais. Et les millions de soldats chinois, dont j'appréhendais la venue, furent au rendez-vous. Mais, curieusement, ils se contentèrent de m'encercler. Je vis bientôt de gros avions, portant couleurs américaines, me survoler. Sur le plateau, où j'étais juché, l'altitude moyenne était de quatre à cinq mille mètres. Je n'étais pas en reste car j'atteignais moi-même dix mille mètres de hauteur ! Mon regard planait loin au-dessus des nuages. Le froid était extrême mais je le supportais assez bien. Je pouvais prétendre être une créature divine, la main de Dieu en quelque sorte, au-dessus des lois et des normes. Mais, mon coeur était toujours celui d'un modeste tatoueur. Les hommes qui m'observaient semblaient perplexes. J'étais à vrai dire une énigme. J'étais à l'évidence une déviation de l'esprit rationnel. Ils m'encerclaient afin de m'empêcher d'agir, de nuire. Et je m'assis, observant à mon tour ces multitudes. Les Chinois firent appel aux moines tibétains - tout du moins, ce qu'il en restait. J'étais un être surnaturel, il était normal que des spécialistes du paranormal interviennent. Les lamas tentèrent alors d'entrer en communication télépathique avec moi. Sans grand succès ! Enigme j'étais ; énigme je resterai.
A nouveau, la faim et la soif s'emparèrent de moi. Et les hommes qui m'entouraient n'eurent aucun geste compatissant. Je hurlais dans la stratosphère mon désespoir. En vain ! Un ballon-sonde vint me frôler. On m'examinait ; on m'analysait ; on glosait sur ma situation mais on n'intervenait pas. On me laissait mourir de faim et de soif. Je conçus le projet de mettre fin à ce supplice. La mort sembla ne pas se soumettre à mon idée. L'accroissement de ma taille se poursuivait. Durant les nuits, la lune et les étoiles du firmament composaient ma seule toiture, mon couvre-chef. En bas, sur la terre désolante et austère, les hommes-fourmis avaient soudain réalisé l'inanité de leur attitude, de leur haine. Je me levai. La terre trembla sous mes pieds. Les armées chinoises s'ébranlèrent pour s'écarter.
L'Himalaya était devant moi. Altier et authentique. Je vins lui caresser l'échine. Je l'enjambai et me retrouvai sur son piémont, côté indien. De là, il ne me fut pas long d'aborder le golfe du Bengale. J'y plongeai avec ravissement mes pieds et mes jambes, provoquant un véritable raz-de-marée. Partout où je passais, les hommes fuyaient. On ne m'agressait plus, j'étais trop vaste. On m'évitait. J'étais un Etranger, monstrueux et idiot. Peut-être, avait-on compris que je souhaitais finir avec cette misérable existence. L'eau était douce sur ma peau. Les typhons venaient se heurter à mon tronc. Les pluies de mousson étanchèrent ma soif. Je continuais ma route, au milieu de l'océan. Il me fallait trouver une grande fosse marine, m'y coucher et attendre la mort. Celle des Philippines pouvait me convenir. Je dormis un soir, le long de la côte de Sumatra.
Un bateau vint la nuit m'accoster. Un homme osa grimper sur moi. Se déplaçant sur un véhicule tout-terrain, il parvint jusqu'à ma bouche. Et il me parla ainsi :
" Je sais qui tu es ! Je connais ta peine. Alejandra ne t'a pas oublié. Elle m'a tout raconté. " Des larmes coulèrent sur mes joues. Je n'osais m'agiter de peur de renverser le visiteur. Je murmurai :
" Que veux-tu, ô homme miniature ? "
- Je viens d'Afrique, répondit le Lilliputien. Du Niger, plus précisément. Mon pays se meurt petit à petit de faim et de soif. Tout comme toi ! Les Blancs font quelque fois montre de générosité à notre égard en acceptant dans leurs pays nos cousins, nos frères et nos fils. Ils pensent ainsi atténuer les remords qui les accablent parce qu'ils ont martyrisé notre continent. En réalité, ils continuent de nous exploiter et de soutenir des dictateurs qui nous affament et qui nous ruinent... Mais... passons ! Sais-tu que mon pays est vaste ? Au nord-est, existe une contrée qui est sauvage, aride et magnifique. Elle n'attend que toi.
Je soulevais une paupière. Que voulait-il dire ?
- Je veux t'emmener dans ma terre natale. Je me suis engagé auprès de gros tour-opérateurs. Ils veulent une attraction hors du commun. Tu me parais correspondre à ce signalement. Veux-tu venir aider mon pays à sortir de sa pauvreté ? Veux-tu faire le bonheur de nos villages ? En échange, tu seras nourri, vêtu et respecté.
" Qui es-tu ? " murmurai-je à nouveau.
- Je suis Ali Diop, le griot. En Afrique, vois-tu, nous avons le respect des Géants. Ce sont de bons esprits. Toi-même, tu es un Esprit léger, un esprit des Nuages car tu montes haut et tu regardes nos actions, ici-bas, depuis ton belvédère céleste. Tu es comparable à Jupiter Olympien, tantôt jouisseur de la vie, tantôt juge des conflits humains.
L'Africain se tut et fit rouler son véhicule jusqu'au bateau qui mouillait près de ma hanche. Lorsque le navire eut atteint le large, la proue dirigée vers l'occident, je me levai et me mis à marcher dans sa direction. Je le suivis.
Un jour vint où nous abordâmes le sol africain. Les populations refluèrent vers le centre, effrayées car ma stature dépassait tout ce qu'elles pouvaient imaginer ! Je traversais ainsi le pays des Afars, le pays des Abyssins, les hautes vallées du Nil blanc et du Nil bleu et les savanes de l'ancien Kanem. Mon corps nu était exposé aux amplitudes thermiques des déserts et des montagnes. Terres volcaniques, terres rocailleuses, terres sablonneuses mais aussi terres pourvoyeuses d'hommes véloces, habiles à dialoguer, telle m'apparaissait cette immense contrée. Une caravane vint nous rejoindre pour constituer une étrange haie d'honneur, remarquable hommage à mon égard. Camions, véhicules de toutes sortes, chameaux, chevaux, tout ce qui pouvait rouler, galoper, trottiner était présent. Mais, c'était également mon garde-manger qu'on déplaçait au gré de mon avancée. Les contreforts du Tibesti furent bientôt en vue. Nous approchions du plateau du Djado.
Epilogue
A force de me coucher sur le sol rocailleux du Plateau, j'ai fini par y creuser un canyon que viennent admirer des milliers de touristes. L'humidité de mon corps y a même fait pousser des herbes soyeuses et des fleurs rouges que des abeilles aux ailes argentées butinent sans discontinuer. Le vaste espace du Plateau m'est assigné à demeure. Je m'y promène sans trop causer de dégâts car je déplace avec précaution et légèreté cette masse - plusieurs milliers de tonnes - qui constitue mon corps. Je tousse parfois au-dessus de la couche cotonneuse des nuages. Cela contribue, paraît-il, à renforcer la couche d'ozone ! Le nez en l'air, je regarde passer les satellites espions, les satellites radio et les satellites d'observation géophysiques et je leur fais des grimaces. De temps à autre, un avion supersonique de l'armée américaine ou de l'armée française bondit dans la stratosphère et se met à danser autour de ma tête. Le pilote me fait des signes auxquels je réponds amicalement.
Puis vient la foule des touristes qui ont trouvé confort et loisirs dans de spacieux complexes - à la mode nigérienne. C'est un bruissement curieux où les langues s'entrechoquent, où les exclamations fusent, où la peur n'y est que passagère, presque un défi ou un jeu pour ceux qui ont payé leur venue ici. Le Griot avait raison ; je contribue à améliorer l'économie du pays et à fédérer les peuples de la région.
Je suis devenu la mascotte mais aussi l'emblème du Niger. En secret, les tribus sahéliennes et les tribus du Fleuve viennent, à chaque nouvelle lune, témoigner de l'adoration qu'elles me portent. Les autorités religieuses laissent faire. Les marabouts m'ont associé à leur sauce et l'Islam est sauf !
Une seule chose m'enchante et me rend joyeux aujourd'hui. C'est une telle certitude qu'elle transmet à mes synapses des sensations inédites. Je me sens enfin heureux. C'est, véritablement, un état de satisfaction générale qui ne nécessite pas qu'il soit alimenté en permanence par des causes externes comme l'amitié, l'amour, les plaisirs esthétiques ou les plaisirs des sens, non ! Je suis heureux.... simplement. Je ne grandis plus !
© 2001 BENXAYER Morrad
