Sensations

Quel sale temps ", pensa Thomas Crane, en refermant la portière de la Range Rover. Il s'était mis à pleuvoir une heure plus tôt et le jeune homme n'avait cessé depuis de pester contre tous. Il était d'une humeur massacrante et par-dessus le marché, il angoissait à l'idée de rentrer chez lui. Il détestait cette sensation de vide, cette solitude…
Agacé, il s'élança sous la pluie et plus rapidement qu'il ne l'aurait souhaité, il se retrouva devant la porte de son studio au troisième étage. Après quelques minutes d'hésitation, il ouvrit la porte et se retrouva chez lui. Le bruit de la porte en se refermant le fit sursauter.
" Non mais quel trouillard ", s'exclama-t-il en riant nerveusement. " Allez mon vieux, secoue-toi un peu. " Le jeune homme posa ses clés et son ordinateur portable sur le guéridon dans l'entrée et alla se servir une bière. Il éteignit les lumières, actionna le répondeur et s'approcha lentement de la fenêtre. À travers le fin voile d'organdi blanc que lui avait installé sa fiancée trois semaines plus tôt, il se mit à observer les rares passants qui se dépêchaient de rentrer chez eux. À vingt-deux heures trente passées, il n'y avait plus grand monde dans la rue. Il entendit la voix de Cassie sur le répondeur lui demandant de la rappeler à son retour, puis celle de son frère aîné. Il se détourna légèrement comme pour aller vers le téléphone, mais il se ravisa et finalement dirigea son regard vers la maison délabrée de l'autre côté de la rue, en face de chez lui. Une fois de plus, il essayait d'y déceler une présence quelconque. Pourtant il lui semblait bien qu'il était quasiment impossible de pénétrer à l'intérieur du bâtiment. Tout y était emmuré sauf la fenêtre du dernier étage qui donnait sur son studio.
" Cela va faire trois mois que j'occupe cet appartement ", se dit-il en se passant la main dans les cheveux, " mais depuis que Cassandra est repartie, il y a cinq jours, j'ai l'étrange impression d'être observé. Par moments c'est très fort. C'est bizarre… ! "
Il était revenu de l'aéroport à dix-neuf heures ce soir-là. Comme d'habitude il s'était servi à boire, avait mis son dîner à chauffer et il s'était installé sur le canapé pour jeter un coup d'œil sur les dossiers que lui avait envoyés son frère aîné. Tout d'un coup, il avait senti ses cheveux se hérisser sur sa nuque. Il avait fait volte face et n'avait vu que l'ombre de la vieille bicoque cachée par une rangée d'arbres à travers le fin voilage blanc. Le rideau flottait doucement dans la brise du soir et seule la lumière de la lampe lui permettait de voir ce qui se passait à l'extérieur. Étrange sensation. Il avait été incapable de se concentrer sur ses dossiers car quel que soit l'endroit où il s'installait dans la pièce, il lui suffisait de tourner le dos à la fenêtre pour que l'impression d'être épié lui revienne.
Cela faisait cinq jours que cette situation trouble durait. Thomas avait d'abord cru que son imagination lui jouait des tours car après tout, c'était bien la première fois qu'il se trouvait loin de sa famille et de ses amis. Lorsqu'il en avait parlé à son frère Tony au téléphone, ce dernier avait ri en disant qu'il était facile de reconnaître ceux qui avaient le mal du pays. Cette conversation l'avait certes rassuré mais en rentrant le soir, rien n'avait changé car il avait toujours l'impression que quelque chose, des yeux sûrement, était braqué sur lui. La sensation de froid qui s'insinuait le long de sa colonne vertébrale était des plus déplaisantes. Il n'était pas homme à s'effrayer pour un rien, mais ne pas savoir d'où venait la menace l'inquiétait un peu, pour ne pas dire beaucoup.
Le jeune homme s'était renseigné sur la maison, mais cela ne l'avait pas vraiment aidé. L'ancienne propriétaire, une vieille dame de quatre-vingt-dix ans, était morte deux ans plus tôt. Depuis la maison était à l'abandon car les héritiers vivant en Australie s'en désintéressaient complètement.
Non, cela ne pouvait être son imagination. Il était un homme sensé et il y avait quelqu'un ou quelque chose qui ne cessait de l'espionner. Il avait pensé déménager, mais il n'était là que pour cinq mois au total et de plus il craignait les railleries de son entourage. Il pouvait entendre leurs moqueries : " Peur des fantômes, vieux ? " ou " Les petits hommes verts se sont installés en face de chez toi Tommy ? "

" Seigneur ", pensa-t-elle en regardant son compagnon endormi dans un coin, " j'ai failli me faire surprendre. " Lentement la jeune femme se replaça dans l'encadrement de la fenêtre. La lumière était toujours allumée, mais plus rien ne bougeait dans l'appartement. Épier les faits et gestes du séduisant inconnu d'en face avait été sa seule distraction ces cinq derniers jours.
Pendant la journée, elle essayait tant bien que mal de dormir et une fois la nuit tombée, elle regardait ce qui se passait de l'autre côté de la rue. Cela l'empêchait de trop réfléchir. La première fois quelle l'avait vu, il enlaçait une jeune femme rousse. Elle les avait enviés, ils n'avaient aucun souci et apparemment ils s'aimaient. Ce n'était pas comme elle, coincée dans cette vieille bicoque avec ce salaud d'Alain. Il lui avait promis de l'emmener en Italie, ce qui l'aurait changé de Sarcelles.
Comment avait-elle pu être assez stupide pour croire qu'Alain l'aimait ! En fait, il avait juste besoin d'un bon chauffeur.
De l'autre côté de la rue, les réverbères s'étaient éteints, mais la lumière brillait toujours chez l'inconnu. Elle le trouvait élégant et elle prenait plaisir à l'observer, surtout lorsque Alain s'assoupissait. Contrairement à elle, il dormait presque tout le temps, ce qui n'était pas pour lui déplaire car elle pouvait, de ce fait, s'offrir cette petite distraction.
Il avait l'air si grand et si blond, comme un viking avait-elle pensé et quel dommage qu'elle n'ait pas eu de jumelles. Mais ses maudits rideaux apparus le lendemain lui faisait l'effet d'un écran posé sur son beau rêve. Ces rideaux la narguaient, ils semblaient lui dire " Tu n'obtiendras jamais ce que tu veux ". Et cela malheureusement elle le savait car elle avait passé le point de non-retour. Si tout se passait comme prévu, le cousin d'Alain viendrait les chercher la nuit suivante et direction la Suisse. Elle ne reverrait plus sa famille, mais cela n'avait plus d'importance, elle aurait sa part du butin et une nouvelle vie commencerait. Si elle vivait assez longtemps, bien sûr. Elle se méfiait de plus en plus d'Alain. L'idée lui avait traversé l'esprit, la veille alors qu'elle était à son poste d'observation, qu'il pourrait la liquider si elle faisait mine de se rebeller avant leur passage en Suisse. Il est vrai qu'elle avait pensé s'enfuir deux jours plus tôt. Elle s'était même dit qu'elle pourrait demander de l'aide à l'inconnu, mais Alain s'était réveillé pour se jeter sur elle tel un animal en rut et lorsqu'elle avait pu reprendre son poste au coin de la fenêtre, plus rien ne filtrait en face.
Elle se laissa glisser le long du mur en se mordant les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Alain serait furieux contre elle et elle ne voulait surtout pas l'entendre. Pas ce soir en tout cas.

Thomas grimaça en regardant le téléphone, il devrait appeler Tony et Cassandra, et il était épuisé ; Il était vingt-deux heures et il venait à peine de rentrer. Il se planta devant la fenêtre, écarta les rideaux et se mit à scruter la maison d'en face, il y avait quelque chose de changé et avec l'obscurité qui régnait - évidemment le réverbère ne fonctionnait pas ce soir - il ne distinguait pas grand-chose.
La sonnerie du téléphone le fit sursauter. " Seigneur ! " s'exclama-t-il. À la quatrième sonnerie, il se décida à décrocher. C'était Tony.
- Tommy, cela fait deux heures que j'essaie de te joindre sur ton cellulaire. " Bon sang, j'ai oublié de le rallumer ", pensa Thomas. Je suis désolé de m'être moqué de toi, continuait Tony. Tu as eu de la chance, tu aurais pu te faire tuer.
- Comment ? De quoi parles-tu ?
- C'est Patrick, ton collègue, qui me l'a appris. Lui aussi a essayé de te joindre ce soir.
- D'accord, j'ai oublié de rallumer mon portable et j'ai passé la soirée au restaurant avec des amis de Cassie. Mais cela ne me dit pas où tu veux en venir.
- Tu as dû entendre dire ces derniers jours que la police recherchait un couple qui avait assassiné deux vieilles dames à Neuilly pour les voler. Il paraît qu'ils ont dérobé une véritable fortune en bijoux et en espèces aussi. Eh bien mon vieux, ils se cachaient dans la vieille bicoque en face de chez toi.
- C'est incroyable, s'exclama Thomas en se tournant vers la fenêtre. Il écarta le rideau et jeta un coup d'œil au-dehors.
- À mon avis, la femme avait peut-être eu le coup de foudre pour toi, p'tit frère, gloussa Tony.
- Très drôle, rétorqua sèchement son frère en lâchant le fin voilage. En fait, je pensais à des fantômes si on considère le style de la maison, mais des meurtriers ! ! ! Comment ont-ils fait pour pénétrer à l'intérieur, la maison est emmurée ?
- Je n'en sais rien, il y avait peut-être une ouverture quelque part, à l'arrière qui sait. Tu te rends compte que si tu les avais vus, ils auraient pu envisager de se débarrasser de toi. Cela fait froid dans le dos quand j'y pense, quoi qu'il en soit tommy, je suis désolé de ne pas t'avoir cru. Tu as toujours eu des intuitions très fortes, un peu comme notre mère quoi.
- Mouais, grogna Thomas, merci de me remonter le moral. Je vais très bien, ne t'inquiète pas. Qu'avez-vous fait ce soir, vous êtes sortis ?
- Non, mon p'tit vieux Dîner en famille chez moi et nous avions invité Cassie, il ne manquait que toi.
- Arrête de te moquer de moi, tu veux !
- Je ne faisais que répondre à ta question, rétorqua Tony en riant, enfin puisque tu vas bien, je te laisse et appelle Maman demain pour la rassurer. Bonne nuit Tommy.
- D'accord je le ferai avant d'aller au bureau. Bonne nuit, vieux.

Il alluma la télévision pour regarder le journal de vingt-trois heures et là il découvrit le visage de ses mystérieux " voisins ". l'homme avait tout l'air d'une petite frappe tandis que la femme, elle, semblait effrayée. D'après le reporter, c'était la première fois qu'elle se trouvait impliquée dans ce genre d'histoire. Elle avait vingt-quatre ans, elle s'appelait Michelle et elle risquait la prison à vie. " Elle n'a pas l'air d'une tueuse ", pensa Thomas en éteignant le poste de télévision, " elle s'est sûrement laissé entraîner et elle va le payer très cher ". Elle lui faisait pitié, mais d'un autre côté il était soulagé de savoir que c'était enfin terminé. Il pouvait dormir sur ses deux oreilles, entrer et sortir de chez lui selon son bon vouloir.
Le jeune homme soupira, se servit un verre de vin qu'il alla déguster à la fenêtre pendant que la chaîne stéréo égrenait les premières notes de l'Arlésienne de Bizet.


© 2001 RAREG Patricia

 








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