
Chaque chose à sa place !
Grâce à sa tête pivotante de 360 degrés, Mowack adorait marcher en regardant der-rière elle. On avait beau lui répéter que c'était dangereux, qu'elle risquait de tomber en trébuchant sur un obstacle, rien n'y faisait. Elle éclatait de rire et se contentait de répli-quer qu'il valait mieux tomber sur sa main que sur son joli nez.
Il est vrai qu'étrangement, elle était née avec toute petite main à six doigts. Une main qui, prenant racine entre les épaules, avait poussé à la base de sa nuque. Cela n'était pas vraiment vilain, mais on avait parfois l'impression qu'elle ne savait pas quoi en faire, surtout quand elle l'enroulait autour de ses cheveux verts ou qu'elle la posait sur son épaule. Son joli nez par contre, sa trompette, comme elle l'appelait, était extrê-mement fragile. Il ressemblait, à la différence qu'ils étaient mauves, à ces petits champignons jaunes aujourd'hui disparus et appelés autrefois girolles.
C'est son médecin qui lui avait suggéré de marcher ainsi, à l'envers de la tête pour ainsi dire :
- Votre nez est si fragile, lui avait-il dit, qu'un souffle de vent suffirait à le faire tomber !
Il s'était un peu moqué d'elle en exagérant de la sorte, bien évidemment, mais elle se l'était tenue pour dit, surtout après son accident qui lui avait valu deux mois d'hôpital à la suite d'une déchirure intra-nasale pour cause d'un mouchage un peu trop prononcé. Depuis, elle se mouchait avec un coton tige. Remarquez, c'était un peu de famille, puisque ses deux sœurs et ses deux frères avaient le même problème et que son père, lui, n'en avait pas du tout ; obligé qu'il était de respirer avec la bouche ouverte en permanence, ce qui n'était pas du plus séduisant.
De toute façon, Mowack tombait rarement, un peu comme si elle était dotée d'un sixième sens. J'adorais la voir éviter un obstacle à la toute dernière minute, sautillant gracieusement sur une marche ou par-dessus un buisson.
C'est ainsi que je l'avais connue. Je m'en souviens comme si c'était hier. Un Ven-dredouse, douzième et dernier jour de la semaine, à la soixante-quatrième heure du matin de ce mois de décembrchaud. Il faisait beau, comme tous les hivers, et je me ren-dais à mon travail, LMI, où je travaillais comme rédacteur depuis moins de cent quarante ans, autant dire que j'étais un jeunot dans la boîte. Je m'apprêtais à descendre le long escalier qui menait vers les caves où j'avais mon bureau quand je l'ai aperçue, marchant donc avec la tête tournée derrière elle. Un instant médusé, je l'ai détaillée sans vergogne, et je n'étais pas le seul, d'ailleurs. Il faut dire qu'elle était mignonne sur ses courtes jambes qui ondulaient comme des couleuvres de rascasse et sa taille d'hippopotame. Elle avait posé sa troisième main sur son épaule, ce qui lui procurait, à mon goût, un charme fou. Elle devait avoir dans les quatre-cent ans, quatre-cent cin-quante tout au plus, et elle n'était pas encore mariée puisqu'elle portait un drapeau blanc sur la tête, symbole de virginité, ou de fécondité encore possible.
Elle est passée devant moi et nous nous sommes observés, longuement puisqu'elle gardait la tête tournée vers moi tout en dévalant les marches
. Je me suis mis à la suivre, pressant le pas pour entamer la conversation:
- Vous travaillez ici, Mademoiselle ?
- Oui.
- C'est drôle, je ne vous avais jamais remarquée…
- Je ne travaille pas ici depuis très longtemps… 10 ans à peine !
- Je vois. Mais dites-moi… comment faites-vous pour marcher sans regarder de-vant vous ?
- Je ne sais pas, je sens le chemin…
C'est alors qu'elle m'a expliqué pour son nez… si fragile ! Et elle m'a montré sa main, très solide, qui pouvait encaisser n'importe quel choc, si elle avait la malchance de trébucher.
Nous avons sympathisé et nous nous sommes revus, soixante-douze mois plus tard, juste à la sortie de son année de travail. Il faut dire que je l'attendais. Vu mon ancienne-té, j'avais le droit à quelques semaines de libre, et je m'étais installé sur les marches pour ne pas la louper. Quand elle est enfin sortie, elle m'a tout de suite souri. À l'unisson, mes trois cœurs ont fait un bond dans ma poitrine !
Dès lors, tout est allé très vite. Nous avons commencé à nous revoir assidûment une fois par mois et nous sommes tombés éperdument amoureux l'un de l'autre. Vous l'avez compris, je ne vous ferai pas un dessin… dix ans plus tard elle enlevait son dra-peau blanc, et quelques minutes plus tard elle pondait amoureusement cinq œufs. Nous sommes aussitôt allés les déposer au centre des natalités pour l'enregistrement, et nous les avons mis en couveuse pour leur longue phase d'éclosion. Nous savions que nous ne serions plus là le jour de leur naissance, mais nous les avons regardés avec attendrisse-ment tandis qu'on les enfermait dans leur cage proto-nucléaire.
Depuis, Mowack et moi vivons le parfait amour. Nous nous rencontrons tous les cinq ans environ, légèrement plus que la moyenne, c'est dire si ce fut un coup de fou-dre !… Depuis notre accouplement, nous avons commencé à vieillir, mais jamais je n'oublierai l'instant de notre rencontre.
Soudain, je me suis réveillé en sursaut. Je suis resté un instant hébété dans mon lit, hilare, me demandant ce que je faisais là. Mowack était près de moi, mais elle dormait encore. Je me suis levé, passablement étourdi. Après un rapide passage aux toilettes et dans la salle de bain, je suis allé demander le café à l'ordinateur de cuisine.
- Quel rêve étrange ! me suis-je exclamé en jetant un coup d'œil par la fenêtre, c'est fou !
Dehors, il faisait déjà très froid. Des gens couraient, casqués, en courbant l'échine pour résister au vent, qui emmitouflé dans une gabardine de platine pour ne pas s'envoler et une écharpe de laine de verre pour se protéger du froid. Il y avait peu de circulation, preuve que la terrible période hivernale approchait à grand pas. J'ai augmenté le chauffage puis j'ai enclenché le robot à tartiner. Tandis qu'il préparait les toasts en fonction des goûts de chacun programmés dans sa mémoire, je me suis installé au salon. Aussitôt, le grand écran s'est illuminé pour me présenter le journal électronique de LMI. Toutes les informations étaient concentrées sur le farouche hiver qui commençait à faire fureur et qui allait durer 6 ans, trois semaines et deux jours. De toute façon, que pouvaient-ils raconter d'autre ? Depuis les terribles événements de la troisième guerre mondiale, la terre entière avait été désarmée et aucun conflit ne venait plus semer le trouble de nos petites vies désormais conjuguées au plus-que-paisible.
Le robot-ménager m'a apporté mon petit déjeuner et j'ai fait basculer le fauteuil en arrière pour qu'il puisse m'engouffrer les tartines et le café dans ma bouche ventrale que je ne pouvais atteindre sans son aide. C'est le moment qu'a choisi Mowack pour faire son apparition :
- Bien alors, tu ne m'attends pas pour déjeuner ?
- Mowack ! ai-je crié en me tournant vers elle, tu ne devineras jamais le rêve in-croyable que je viens de faire ! C'est absolument insensé !
Le robot-ménager s'est gentiment écarté pour la laisser passer et Mowack s'est ap-prochée pour se blottir contre moi en dodelinant de sa lourde tête.
- Tu fais toujours des rêves étranges !
- Mais alors là, ai-je répliqué, ça frise la démesure ! Imagines-toi que je t'ai vue avec une main sur la nuque et une tête qui tournait à 360 degrés ! Tu marchais presque à reculons ! C'est fou, non ?
Mowack a éclaté de rire :
- Bof ! Tu sais, depuis la dernière guerre, on peut s'attendre à tout ! Il y a bien des hommes avec la tête sur les épaules, comme au bon vieux temps !
Elle a tourné les fesses vers moi et son œil qui lui servait de coccyx s'est mis à tour-noyer à toute vitesse, signe de grand contentement. J'ai écarté les fesses à mon tour et nous nous sommes embrassés en pétaradant aux éclats !
Joseph OUAKNINE
