Solipsisme

n.m. Doctrine qui soutient que le monde extérieur n'a pas d'existence réelle, le sujet pensant ne reconnaissant d'autre réalité que lui-même.

Illusion et Réalité sont des concepts avec lesquels bien des philosophes ont aimé jongler. Comment être certain, disent ces derniers, que le monde qui m’entoure et que je perçois existe vraiment ? Mes sens sont parfois trompeurs, et toujours imparfaits. En fait, la seule certitude que je peux avoir, c’est que j’existe.

Ce soir, enfermé dans ma chambre et étendu sur mon lit, je laissais mon esprit errer dans cette étrange et inutile distraction. D’autres y avait longuement réfléchi avant moi, sans apporter de solutions définitives au problème de la réalité. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de retourner ces idées bizarres, espérant secrètement trouver enfin une réponse à la question primordiale : qu’est que la Réalité ?

« Voyons ! D’abord, je suis sûr d’exister. Ensuite, je sais que mes sens me donnent une image illusoire. Je peux donc douter de l’existence de tout, sauf de moi.

Ceci me fait penser à l’image de l’arbre qui cache la forêt. Il ne la cache pas entièrement, bien sûr, car je sais que la forêt est là. Même si seul l’arbre retient mon attention, j’ai conscience de la présence de la forêt. Ce doit être pareil pour l’illusion et la réalité. La première cache la seconde, mais pas suffisament pour qu’on l’oublie. Dès lors, la solution est simple. Il faut couper l’arbre, c’est à dire, se concentrer uniquement sur la forêt.

Comment, me direz-vous, appliquer cette image à une méthode utile ? Rien de plus simple. Il me suffit de me concentrer sur l’unique élément dont je suis sûr de l’existence, et d’admettre que tout le reste n’existe pas. »

Toujours étendu confortablement, je me préparais à expérimenter cette méthode lorsque je vis l’homme.

Il était debout près de mon lit, les yeux baissés vers moi. Je ne me souviens pas de son visage, et je ne vis jamais ses mains, qui restèrent profondément enfouies dans les larges poches de son manteau.

Comment avait-il pu entrer en silence dans ma chambre, dont j’avais fermé la porte à clef ? je l’ignore, mais à cet instant, je ne me posai pas cette question, qui n’avait aucun intérêt, puisque j’allais faire disparaître définitivement l’inconnu dans les secondes qui suivraient.

Je me concentrai d’ailleurs dans ce but, mais l’homme choisit précisément ce moment pour parler.

« Au nom de la Réalité, je vous ordonne d’arrêter cela ! »
Il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’un élément de l’illusion était en train de me résister. Je devais lui expliquer qu’il n’existait que dans mon imagination.

« — Vous n’êtes qu’une ombre. Allez-vous en ! Je n’ai pas besoin de vous.

— Ecoutez-moi ! Votre méthode est correcte, mais vos théories sont complètement fausses. Vous essayez de séparer Réalité et Illusion. Mais il n’y a pas de Réalité. TOUT est Illusion. Seul importe le degré de l’illusion. Vous ne pouvez agir que sur des illusions inférieures, et vous pouvez être contrôlé par des illusions supérieures. Mais tout action sur une illusion inférieure peut avoir des conséquences fatales sur celle dont vous faites partie.

C’est pourquoi fut créée une Organisation destinée à prévenir ce type d’action, et à empêcher que des individus sans scrupule comme vous ne plongent l’Illusion dans le Chaos.

Vous avez été jugé dangereux pour l’Illusion-Humanité. Vous vous êtes rendu coupable de tentative de génocide imaginaire. Vous êtes condamné à la non-existence. »

Sur ces derniers mots, il ferma les yeux et sembla se concentrer.

Un océan d’idées envahit ma conscience, qui devint un immense tourbillon s’entrainant lui-même au-delà de la mémoire de l’Univers. Je fus l’une de ces pensées, de ces innombrables petites flammes de courte vie. Une étincelle brûlante et instantanée. Et là, dans cet infini éphémère, le temps cessa d’exister, l’espace de s’éteindre, et je cessai de mourir.

Assis sur le bord de mon lit, les avant-bras appuyés sur les cuisses, je relevai doucement la tête.

Personne dans la chambre.

Alors, je me levai et m’approchai de la fenêtre pour regarder le ciel sans nuages.

Tout doucement, une à une, les étoiles commencèrent à disparaître.


Didier Vandekerckhove

 








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