
13 rue des Ombres fleuries
« Ca doit être là, pense-t-elle, 13 rue des Ombres fleuries. Étrange nom pour une rue… »
Elle roule l’adresse en boule dans sa poche. Sa silhouette se détache nettement du bâtiment en face d’elle. On aurait pût il y a bien longtemps lui donner le nom d’hôtel, ou pourquoi pas de palace. Maintenant ce n’est plus qu’une vielle construction tombant en ruine. Un bloc gris uniforme abandonné là négligemment.
L’immeuble aveuglé par le soleil couchant laisse croître son ombre gigantesque, s’étalant avec paresse sur la rue déserte, laissant un instant le goudron sécher, échappant à la torride température de l’été.
Elle reprend sa lourde valise et s’approche de l’entrée. Une solide porte de métal semble mettre en garde les voyageurs imprudents. Vous allez pénétrez ici dans mes entrailles, découvrir un monde trop réel pour vous être agréable. Orphelin, dernier survivant d’une longue série d’habitation détruite par le temps, usée par le soleil, achevée par les promoteurs immobilier. Entrez âmes errantes. Approchez braves gens et poussez ma lourde porte, laissez vous posséder par la mélancolie, l’ennui et la monotonie de mes murs délabrés, de ma moquette rose tâchée et poussiéreuse.
Elle pose sa main sur la poignée et entrouvre l’antre du démon, 13 rue des Ombres fleuries.
Elle frisonne, la température a chutée. L’ombre du bâtiment continu à progresser. Bientôt elle atteindra le commerce d’en face, petit épicerie fermée dés 15 heures.
La porte grince, tourne sur ses gongs, se laisse tomber vers le mur qu’elle frappe d’un bruit sec. Aucune résonance. La rue reste silencieuse comme à son habitude.
Elle entre, pénètre dans le hall et repose une nouvelle fois sa valise par-terre. Ses yeux s’accoutument rapidement à la pénombre. Une petite lucarne implantée juste au-dessus de la porte irradie ce lieu d’une douce lumière apaisante.
Elle s’éponge machinalement le front du revers de la main. La voilà calme et soulagé. Elle l’a trouvé enfin le petit appart’ de ses rêves.
« Tu as réussi Nicole ! Te voilà seul, face à ton destin, seul maître de ta vie. Tu as tellement attendu ce moment… tellement attendu… »
Elle se laisse imprégner de ses premières sensations. La fraîcheur de ce lieu, le silence quasi-total, cette douce clarté en fin de journée. Elle y entraperçoit déjà sa vie futur : les matins pressés, appelant désespérément l’ascenseur. Les journées torrides, courant à droite et à gauche entre son boulot à la vidéothèque et les courses pour le soir. Ses soirées mortelles, regardant bêtement dehors, recassant tout ses petits problèmes quotidiens, essayant de ne pas entendre le Tic Tac régulier de sa montre.
Elle sourit. Le paradis est là, juste en haut de l’escalier, appartement 5.
La nuit a tout engloutie en quelques instants. Le hall n’est plus qu’un immense placard moisie. Elle tâtonne à la recherche d’un quelconque interrupteur. En un instant la lumière envahit la totalité de l’espace. Une lumière cru, étonnement tonique laissant apparaître la moindre fissure, la moindre moisissure de l’immeuble.
Elle attrape sa valise et actionne l’ascenseur. Un doux ronronnement, un vague cri puis le néant sonore. Elle enclenche à nouveau le bouton. Même ronronnement, même bruit de tôles froissées, même arrêt brutal de toute activité mécanique.
« Hors service ! » maudit-elle entre ses dents serrés.
Quel bonheur d’être irrité par autre chose que ses parents toujours autour d’elle. « Nicole viens m’aider. Nicole peux-tu venir un instant ? Nicole j’ai besoin de toi, dépêches-toi je n’ai pas que ça à faire ! »
Elle gravit l’escalier pourri jusqu’au première étage. Appartement un, deux et trois. Elle soupire, soulève sa lourde valise bouclé avec hâte il y a environ deux heures et continu à gravir cette escalier bouffé par les thermites.
Deuxième étage, le dernier, appartement 5, la porte tout au-fond du couloir, celle dans l’ombre.
La lumière du couloir cesse.
Elle bloque sa respiration, et concentre son esprit vers sa dernière vision. La porte 5. Elle file tout droit, attrape dans sa poche la clef et l’enfonce avec exactitude dans la serrure. La lumière revient. Qui l’a réactionné ? Elle entend l’escalier craquer. Elle ouvre sa porte et se précipite derrière. Elle la referme doucement et écoute dans l’ombre les pas pesant d’un autre locataire qui vient d’arriver à cet étage.
Pourquoi est-elle aussi paniquée ? Qui attend-elle à trouver ? Son père la cherchant ? Il ne sait même pas qu’elle est là ! Un flic à sa recherche ? Elle tremble.
Les pas s’approche d’elle. Elle les entends, plus fort, plus imposant. Ils cessent à quelques mètres de là. Elle ne respire plus. Elle est au bord de l’asphyxie quand enfin cette personne entre dans un autre appartement. Elle reprend enfin son souffle.
Elle pose sa valise tout ému. Elle vient de réaliser qu’elle se trouve en ce moment dans son salon. Elle tend le bras et appuie sur l’interrupteur. Même lumière cru que le couloir.
La pièce n’est pas très grande. En face d’elle une grande fenêtre condamnée par de lourds volets bleus, sur sa droite le coin cuisine, plaque de cuisson, petit meuble de rangement et tabouret graisseux. Sur sa gauche deux portes. L’une conduisant à la salle de bain, assez bien conçu, avec un magnifique rideau de douche à fleur verte et totalement moisi, et l’autre amenant à sa chambre, imposant lit de fer, grande armoire gondolée par l’humidité surplombée par une minuscule lucarne grillagée inaccessible pour le moment.
Elle jette sa valise au milieu de la pièce qui s’ouvre et laisse choir la plus grande partie de ses affaires.
Une série de bruits sourds provenant d’en dessous indique qu’un locataire est certainement très en colère par tant d’activité à cette heure de la nuit. Elle glousse de plaisir.
Elle se retourne et ferme le verrou. Enfin chez elle. Home sweet home.
*
* *
Une effroyable sonnerie retentit. « George, téléphone ! » hurle une voix.
George lent comme a son habitude décroche le combiné et le porte à son visage.
« Allo ? dit-il d’une voix neutre.
- Mr Jardine ? C’est l’inspecteur Armot du commissariat centrale. Je vous appelai à propos de la disparition de votre fille, Nicole Jardine. Nous nous demandions si peut être en partant hier soir de votre domicile elle vous aurez laisser un mot expliquant les raisons de son départ précipité.
- Un mot ? répéta-t-il bêtement.
- Tout a fait. Un mot. Vous n’en n’avez pas trouvé ? Cela pourrait nous donner des informations supplémentaires car j’ai bien peur que vu la configuration de l’enquête nous ne retrouvions sa trace sans indices précis.
- Non, je ne crois pas. Je vais demander à ma femme… »
Il baisse le combiné un instant et hurle à travers la maison.
« Annette ! Tu n’as pas trouvé un mot ?
- Un quoi ?
- Un mot de Nicole.
- Non ! Je vais allez voir dans sa chambre. Bouge pas ! »
Il soupire et reprend le combiné.
« Mr l’inspecteur…
- Oui, j’attends... »
Il repose à nouveau le combiné et tapote nerveusement sur les touches du téléphone.
« George !
- Ouais, t’as trouvé ?
- Non !
- Mr l’inspecteur ?
- Oui, ce n’est pas grave, nous allons continuer l’enquête. Je vous rappelle dés que j’ai du nouveau.
- A bientôt… »
George raccroche et va s’asseoir dans son fauteuil moelleux, sa lourde bedaine s’agitant d’infini mouvements. Il reprend son journal et continu à le feuilleter comme si de rien n’était.
Annette arrive dans la pièce. Les années ont creusés de lourdes poches sous ses yeux. Elle rajuste sa permanente loupé, détache le tablier autour de sa taille et le jette sur la table fourre-tout.
« Alors ? dit elle comme si elle aurait demandé s’il faisait beau ou si il était bien vautré confortablement dans son fauteuil rafistolé de partout.
- Rien. L’inspecteur va nous rappeler. »
Il tourne une nouvelle page de son journal. Elle contemple un moment le pot de fleurs en plastiques en haut de l’armoire du salon et reprend son tablier.
« Je vais préparer le repas ». Elle quitte la pièce.
George continu à lire les nouvelles de Casserole-les-bains , trou pourri où ils ont élis domicile il y a près de 25 ans.
*
* *
Nicole se lève. Le jour est sur le point d’arriver. Elle ne se savait pas si matinal. Elle s’habitue si vite à sa nouvelle vie.
Elle est en sueur, il va faire très chaud aujourd’hui encore. Elle entre dans la salle de bain et impulsivement retire ses vêtements et se glisse sous la douche. Elle est juste tiède mais qu’importe. Cette décision vient d’elle-même. Rien ne la force à agir ainsi, si ce n’est la température extérieur mais elle s’est résout il y a bien longtemps à ne pouvoir commander le ciel et lui ordonner de pleuvoir ou de neiger quand elle le désirait.
Elle ramasse au sol un vieux bout de savon séché et s’active à se laver. Peu à peu elle regrette sa décision, elle tremble de tout son être. Le plancher craque.
Elle tourne sa tête vers la porte. Elle n’aperçoit qu’une partie de la pièce. Personne en vue. Et pourtant elle sent la présence d’un être, un vicelard la regardant, guettant le moindre de ses gestes.
Elle sort de la douche et s’approche de la porte qu’elle pousse du bout de la main. La pièce s’agrandit. Les volets bleus sont clos, la porte d’entrée verrouillée. Il n’y a personne. Les vieux immeubles ont toujours des petits bruits inquiétants alimentant l’imagination des jeunes et innocentes locataires.
Elle coupe court à ce petit jeu. Elle reprend ses vêtements, arrête l’eau et va se changer.
Elle se colle à l’armoire, s’éloignant le plus loin de l’ouverture de la lucarne. Une échelle suffirait à n’importe qu’elle malade pour pouvoir l’observer dormir ou se changer.
« Prochain achat, pense-t-elle, un bout de rideau pour cette demi-fenêtre, juste assez large pour masquer la vue et juste assez bas pour laisser passer l’air et la lumière. »
Elle finit de s’habiller et attrape dans ses affaires entassées au coin de la pièce une tasse, un restant de café et un sachet de sucre. Direction le coin cuisine baptisé exagérément ‘’la cuisine’’.
Elle baille et se prépare une tasse d’un café infecte qu’elle connaît bien. Juste une gorgée suffit à l’en dégoûter. Elle verse le reste dans l’évier.
Cela fait déjà prés de 10 heures qu’elle vit ici en silence, recluse dans son cachot. Elle n’a pas encore ouverte la bouche, n’a pas encore prononcé le moindre mot. Elle se souvient d’un passage de Robinson Crusoé où il s’obligeait quotidiennement à dire tout haut ses pensées pour ne pas perdre l’usage de la parole.
« Quel astucieuse idée ! » dit-elle sans grande conviction. La pièce renvoie une partie de ses syllabes, cette foutu tendance qu’on les appartements neuf à résonner sans cesses jusqu’à ce qu’on les meuble.
« Bon, je vais me préparer. Il ne faut pas que je sois en retard à la vidéothèque ». Emploi qu’elle a décroché hier, juste avant sa fermeture. Cherchant le 13 rue des Ombres fleuries elle tombe sur une petite annonce : « cherche vendeuse, âgé entre 20 et 30 ans, mignonne si possible, aucunes expériences demandées, s’adresser à la vidéothèque ».
Et en un instant la voilà embauché pour un mois à l’essai.
Elle est heureuse. Elle s’imagine assise devant ce comptoir, conseillant tel ou tel films aux cinéphiles amateurs, encaissant l’argent avec le sourire factice des vendeuses. « Bonjour monsieur ! Au revoir monsieur ! Comment allez-vous depuis la dernière fois ? »
Elle attrape son gros sac noir, retire la clef de la serrure et vérifie que tout est fermé.
Elle quitte son appartement et referme la porte soigneusement. Première journée de boulot en perspective.
*
* *
Elle descend les escaliers deux par deux, comme d’habitude en retard. L’ascenseur hors service, comme toujours. La hall principal a gardé cette fraîcheur d’hier. La lumière est aveuglante, le soleil est juste au niveau de la lucarne, identique à celle de sa chambre.
Elle sort. La rue est déjà plus animée. Un homme vient de sortir de la petite épicerie d’en face. Une voiture garée non loin de là l’attend. Il grimpe dedans, pose ses commissions et commence à lire son journal.
Le temps ne semble avoir aucune emprise sur cette ville. Elle s’aperçoit que toute cette partie, l’immeuble, l’épicerie et la vidéothèque juste en bas de la rue est construite sur une colline, sans aucuns efforts pour maintenir les bâtiments à peu près droit. Elle se trouve au milieu d’un château de cartes qui peut s’écrouler à n’importe quel moment.
Elle longe la grande rue jusqu’à la vidéothèque. De lourds barreaux protègent les vitres du magasin : totalement contradictoire avec l’ambiance sécurisante qui règne ici bas.
Elle se glisse discrètement dans la boutique et reste immobile sur le paillasson marqué ‘’Bienvenue’’. On y croirait presque s’il n’y avait pas ces machin miteux dans tout les commerces avoisinants. Un homme d’une quarantaine d’année l’accueil. Mal rasé, chemise crade, regard pervers, il a tout à fait le physique du poivrot promu à ce poste par quelques moyens obscures.
« Bonjour mademoiselle, moi c’est Jojo. On s’est vu hier, vous vous souvenez ? »
Elle hausse les sourcils. Il semblait moins laid hier soir. Il avait quelque chose de sympathique en lui qui est mort avec le soleil en fin d’après-midi.
« Tout à fait Jojo, et moi c’est Nicole… » Elle ajoute un « enchanté » à peine audible.
Il s’accoude au comptoir. Il la dévisage de la tête au pied.
« Nicole hein ? »
Qu’attend-il ? Un « merci Jojo de m’avoir donné ce poste, vous me sauvez la vie » ?
« Et bien…, dit-elle, arrêtant net son regard sur ses jambes, quand est-ce que je commence ?
- Et pourquoi pas tout de suite… »
Il s’écarte légèrement et lui fait signe de passer. Elle tente d’atteindre sa place sans le toucher mais l’espace entre lui et le comptoir est trop étroit. Sa main frôle ses fesses. Elle le déteste déjà. Elle s’extirpe finalement de ses sales pattes et gagne sa chaise.
Il se tourne vers elle, son visage prend soudain un air sérieux qui l’inquiète.
« On ne fait pas crédit. Le client est roi, il loue au temps de cassettes qu’il veux mais il paye avant. Tu inscris tout sur l’ordinateur : le nom du client, les cassettes, le numéro de série suffit, la date et l’heure, très important, et tu cliques sur ‘’Tarif’’. Tu encaisses l’argent, je vérifie chaque soir, et tu souris bêtement, c’est aussi simple que ça. En cas de problème tu m’appelles, mon numéro est inscrit sur le téléphone. Je te remplaces de 11h à midi et je repasse le soir vers 18h, 18h30. Pour ton salaire on en parlera en temps voulu… Ah oui ! Je ne veux aucun problème avec les flics, tu fais ce que tu veux hors d’ici, mais quand tu es derrière ce comptoir tu ne bois pas, tu ne te drogues pas et tu n’insultes pas les clients ».
Elle acquiesce. Il attrape ses affaires et lui fait un signe de la main « à tout à l’heure mignonne ! ».
La voilà seul dans la vidéothèque. Elle jette un coup d’œil rapide sur les cassettes proposées : essentiellement du cul, quelques dessins-animés et un ou deux bon films. Le reste n’est que de la daube, de vieux films pourris certainement hérité d’un oncle à l’agonie.
Aucuns clients, une journée banale qui commence. Elle prend le téléphone et compose un numéro qu’elle connaît par-cœur.
Une sonnerie, deux, trois, le répondeur. « Qu’est-ce que tu fous Élise ? »
Elle raccroche. Elle attrape un prospectus et se met à le lire et le relire lorsqu’un client entre.
Elle se redresse intimidé.
« Bonjour ! »
Il ne répond pas, il ne la regarde même pas. Il se dirige directement vers le fond de la boutique. Il attrape une cassette précise et vient la poser sur le comptoir.
Il est nerveux comme un adolescent venant acheter son premier magasine porno.
« Quel est votre nom monsieur ? »
Son regard est inquiet. Il bafouille, hésite. Il n’ose le divulguer. « Un grand timide » pense-t-elle.
« C’est pour l’ordinateur, votre fiche client… »
Il paraît soulagé.
« Andrews, Matt Andrews.
- Alors… Andrews… oui, voilà ! »
Elle attrape la cassette et rentre le numéro de série. ‘’Autant en emporte le vent’’. Elle écarquille les yeux. Cela fait plus de deux ans qu’il loue cette cassette pratiquement tout les jours à la même heure.
« Voilà, c’est enregistré, vous me devez… »
Il lui tend une somme d’argent « tout y est ».
Il sort précipitamment en dissimulant la cassette dans un vieux sachet de sandwich gras.
« Alors mon cher Matt on craque pour la petite Scarlette O’Hara ? ». Elle connaît son secret, elle le connaît peut-être mieux que la plupart de ses meilleurs amis. Nostalgique, timide, émotif. Derrière son aspect de brut le petit Matt n’est qu’un jeune adolescent encore émoustillé par le charme de ces anciennes actrices adulés par des foules entières.
Elle pourrait le faire chanter, exiger une rente contre son silence. Cette idée l’amuse.
« Nicole ! Où es-tu, c’est maman ! »
Elle sursaute. D’où viens cette voix ? De la rue…
Une femme approche. Elle ne la connaît pas. Elle ne s’arrête pas, elle continu son chemin. C’est elle qui a parlé ? Elle la cherche ? Elle cherche une autre Nicole ?
Où est-ce tout simplement son esprit qui lui joue des tours. Toute cette psychose l’entraîne dans d’étranges fantasmes et visons qu’elle aurait bien aimé ne pas connaître.
Elle prend une profonde aspiration et réessaye d’appeler Élise mais en vain. Jamais là quand on a besoin d’elle, sauf hier soir, l’adresse rapidement griffonnée sur un papier, une parole d’encouragement. Les meilleurs remèdes au monde.
*
* *
Le soleil décline à l’horizon. La chaleur est accablante. Elle regrette la fraîcheur du hall de l’immeuble.
La boutique est resté déserte depuis midi si ce n’est Matt rapportant la cassette en larme. Elle ne lui a posé aucune question.
Sans cesses elle n’a arrêté de penser à son petit appartement, la façon dont elle pourrait le décorer, lui apporter une touche personnelle.
Élise n’est pas du tout rentré de la journée. Où peut-elle bien être ?
Jojo arrive enfin, en retard. Totalement bourré il attrape le comptoir d’une main et tente de se redresser.
« Mignonne tu peux rentrer, je vais fermer ».
Elle attrape son sac et file en vitesse. Elle n’a aucune confiance en lui.
A chacun de ses pas la rue lui paraît plus sombre. Le soleil décline derrière les immenses immeubles du centre-ville. Elle arrive enfin au bout de la rue des Ombres fleuries, dernier numéro, le 13.
Elle pousse la lourde porte et emprunte les escaliers. Il lui semble pénétrer dans un four programmé sur pyrolyse.
La fraîcheur d’hier a disparût. Elle l’a libéré de sa prison. Elle tente d’activer l’ascenseur mais rien ne se produit.
Elle gravit difficilement les marches jusqu’au premier étage. Elle est déjà essoufflée. Elle déglutit difficilement et gagne le second étage. La pénombre est total. Le soleil vient de disparaître derrière l’horizon.
La lumière du couloir ne peut-être actionné qu’à partir du hall. Les autres interrupteurs ne fonctionnant plus depuis bien longtemps.
Elle marche tout droit, atteint sa porte et cherche sa clef. Elle s’adosse à la porte qui s’ouvre sous son poids.
Elle est paniquée. A-t-elle fermée la porte avant de partir ? Un voleur s’est-il introduit chez elle ? Est-il encore là, l’attendant patiemment dans l’ombre comme elle hier guettant l’homme du couloir.
Elle glisse sa main par la porte et allume la lumière. Elle surgit brusquement, ses sens aux aguets, sa peur rangé dans ses poings fermés.
« Ai peur mon agneau, fuit avant que je n’arrive. »
Pas un bruit, pas le moindre craquement. Elle ne perçoit que sa propre respiration, haletante, saccadée.
La porte s’entrouvre. Un raclement de gorge. Elle sursaute et se retourne horrifiée. Une vielle dame dans l’entrée lui sourit. Elle lui tend des clefs.
« Vous les avez fait tomber dans le couloir il y a un instant » dit-elle pour s’excuser.
Ses cheveux noirs bien coiffée lui donne un air irréelle. Son bras s’affaisse comme emportée par le poids de son alliance.
« Vous n’avez pas l’air bien mademoiselle…»
Nicole ne réagit pas. Elle est encore subjuguée par cette personne dressée dans l’entrée, tout droit sorti d’un vieux film romantique.
« Venez avec moi, j’ai un bon remède chez moi, c’est un peu fort mais ça fait du bien par où sa passe ! »
La vielle dame lui attrape le bras et l’entraîne vers l’ascenseur. Elle appuie sur le bouton. Quelques instants plus tard les portes automatiques s’ouvrent. Elle l’attire à l’intérieur.
« Vous allez voir, c’est magique ! »
Elle presse le bouton du haut, le troisième étage.
Nicole se sent épuisée. L’ascenseur fonctionne à nouveau, depuis quand ?
La vielle est immobile. Elle semble en transe, comme passant d’un monde à l’autre. Nicole vacille en arrière. Son esprit est embrumée. Elle a toute confiance en cette personne. Depuis son arrivée elle n’a cessée de craindre l’arrivée imminente de son père, la cherchant désespérément. A qui pourrait-elle se confier ? Élise absente, il ne reste que cette bonne dame, ange déchu venu sur Terre pour l’aider.
L’ascenseur gronde et s’arrête. Les portes s’ouvrent. Nicole a repris ses forces. La vielle dame sort et se dirige vers son appartement, juste au-dessus du sien. Le couloir semble beaucoup plus beau que les autres. Plus neuf, ou plutôt moins vieux.
Elle laisse la porte entrouverte derrière elle. Nicole s’y aventure, enveloppée par cette douce fraîcheur identique au hall le premier jour de son arrivée.
La vieille est déjà assise à une table, elle boit tranquillement un thé. Elle semble avoir oublier sa présence. Il n’y a pas de deuxième tasse, pas de deuxième chaise.
Sur le mur juste en face d’elle se trouve une vielle photo de famille. On n’y voit un homme au regard heureux tenant dans ses bras une jeune dame au yeux rieurs. Elle a la même tenu, la même grâce que celle assise dans cette même pièce. Et sur la droite une enfant triste, à moitié effacé par de vagues tâches de moisissure.
Nicole s’approche de l’unique fenêtre de la pièce. Elle n’y voit qu’une immensité blanche, un écran de lumière. Elle ne cherche pas à deviner les formes qui s’y cachent. Elle se laisse bercer par ce sanctuaire de paix et de sérénité.
La vielle dépose sa tasse dans un évier et va s’asseoir dans son canapé. Elle reprend son ouvrage abandonnée, glisse la pelote de laine entre ses jambes et continu à tricoter comme guidé par une force obscure.
Ses yeux sont perdus dans le vague, une larme coule sur sa joue. A quoi pense-t-elle ?
Nicole se sent gêné d’assister à ce spectacle. Elle s’assied sur le bord de l’accoudoir et fixe son visage décomposé.
« Pourquoi pleurez-vous ? » demande-t-elle.
Sa voix se répercute dans toute la pièce. « L’écho des appartements vides » pense-t-elle.
Comme seule réponse elle obtient un sanglot. La vielle a posé ses aiguilles, elle cache ses yeux de ses mains.
Nicole se lève, elle doit partir. Elle s’approche de la porte et fait jouer la poignée. Rien ne se passe, la porte demeure close. Il n’y a aucune clef sur la porte. Où est-elle passée ?
Elle se baisse et la cherche en silence.
La vielle se relève paniqué. Elle se bouche les oreilles. Nicole est intrigué. Elle ne comprend pas. Il n’y a aucuns bruits, juste sa respiration ; et pourtant la vielle dame est assourdi par d’étranges sons inaudibles. Elle s’approche en catastrophe de la fenêtre qu’elle referme. Elle tire les rideaux, plongeant la pièce dans une ambiance inquiétante mêlant lueurs pourpres et ombres gigantesques.
Elle se précipite vers la chambre, tentant de refermer la porte qui reste entrouverte.
Nicole arrête de chercher la clef et s’approche de la chambre. Elle la voit blotti sur son lit, regardant désespérément la lucarne au-dessus d’une vielle armoire de bois.
Nicole s’approche de l’armoire, déplace une chaise et grimpe dessus. Elle pose une main sur le mur et glisse sa tête dans l’ouverture. Qu’y a t il de si inquiétant ?
Elle essaye ardemment de percer le brouillard blanc qui obstrue totalement l’horizon. Elle distingue une forme cubique, certainement un immeuble.
Soudain le silence cesse. Une gigantesque vague de sons déferle sur elle : une effroyable alarme annonçant certainement un cataclysme en approche, le ciel grondant de colère. Le brouillard illusoire s’efface laissant apparaître la rue des Ombres fleuries en flammes.
Que se passe-t-il ?
La vielle prit dans une langue inconnue. Elle tient dans ses mains une chaîne doré, objet de son culte.
Le ciel gronde à nouveau. Le silence reprend ses droits.
Le temps cesse. Tout est blanc et lumineux. La vielle est figée. Un long sifflement accompagne cet instant. Nicole n’ose bouger. Elle sait que d’ici un instant le temps va reprendre ses droits, le feu se propageant le long de la rue, la vieille dame priant le ciel, et se sifflement aboutissant à…
Une explosion, le brouillard s’efface à nouveau. Les flammes ont attaqués l’immeuble. Un autre sifflement arrive. Il augmente en puissance, se métamorphose en d’effroyables angoisses.
Puis le silence. Encore une fois. L’absence de tout action. Elle attend. La vielle ne bouge plus, morte le temps d’un souffle de vent. Nicole descend de son perchoir. Rien ne bouge.
Elle marche sur la pointe de pieds, se dirige vers la porte, pénètre dans la salon et gagne la sortie. La poignée refuse catégoriquement de bouger.
Elle est pétrifiée de terreur. Elle ne fait aucuns bruits de peur de déchirer l’enveloppe blanche du silence.
Elle se redresse. La clef de son appartement tombe de sa poche. Elle heurte violemment le sol.
L’immeuble est soudain agitée de multiples mouvements. Nouvelle explosion. La vitre de la fenêtre éclate. La vielle hurle. Nicole est projetée au sol. Sa tête heurte un mur. Elle sombre dans l’inconscience.
Odeur de fumée. Cette horrible alarme en fond sonore et l’agonie de la vieille dame souffrant dans son lit. Elle se redresse sur son coude. L’immeuble a pris feu. Sa tête est en sang.
« Une bombe » dit-elle. Sa voix est emportée par un nouveau sifflement.
« Une autre bombe en approche » pense-t-elle.
Elle se précipite vers la chambre et tente de déplacer la vielle. Celle-ci hurle. Son esprit est mort, elle est déjà parti vers le ciel.
Nicole la laisse retomber dans le lit, elle l’abandonne là à son triste sort et court vers la sortie.
Elle glisse sa clef dans la serrure, dernier espoir de fuite. La porte s’ouvre.
Elle fuit vers l’ascenseur, la fumée a tout envahi. Le bouton d’appel ne fonctionne pas. Elle descend les marches de l’escalier quatre à quatre, manquant de trébucher sur un homme allongé, certainement mort.
Elle glisse dans le hall mais se rattrape de justesse à la porte qu’elle ouvre. Elle se jette dans la rue, retombant au milieu d’un environnement en feu. L’alarme semble encore plus intense.
L’immeuble est a moitié effondré. Seul deux étages sont intact. Le troisième n’existe plus. Elle a échappé de justesse à la mort. Comment a-t-elle fait ?
Elle court vers le haut de la rue, de là-bas elle apercevra la ville entière. Ses pas sont hésitants, ses yeux couverts de larmes.
« Ma clef, ma clef a ouvert l’appartement de la vielle dame… »
Elle ne comprends pas. Était-elle bien au troisième étage, inexistant désormais. Comment a-t-elle fait pour échapper à la folie meurtrière des cieux ?
Elle est enfin en haut, la ville entière est en feu. A la place de la vidéothèque elle n’y voit qu’un bâtiment détruit.
« Tout ce que je viens de connaître n’existe plus » gémit-elle.
Elle reprend difficilement son souffle. Un autre sifflement couvre ses pensées. Dans le ciel elle distingue un avion noir.
« On nous bombarde ! » hurle-t-elle.
Des hommes, des femmes et des enfants fusent de toutes part. Ils tiennent dans leurs bras les quelques affaires ramassées en toute hâte.
Elle les suit. Un enfant pleure, il a perdu ses parents. Elle lui attrape le bras et l’entraîne dans son sillage.
« Ne pleure pas, on va s’en sortir ».
Il lâche sa main, elle ne s’en aperçoit pas, trop agitée pour faire appel à tout ses sens. Seul ses jambes peuvent encore courir et ses yeux pleurer.
Une explosion retentit derrière elle. Elle est projeté en avant avec une multitude d’objets divers. Ses vêtements sont couvert de suie et de sang.
Elle se relève et continue sa course effrénée.
Elle ne pense plus à rien, elle ne pleure plus. Elle court droit devant elle, oubliant peu à peu l’alarme omniprésente et les explosions retentissant au loin.
Elle se traîne, cherchant au fond d’elle même le courage de continuer à vivre.
« Le pays est rentré en guerre, ma famille est peut-être morte ! Et Élise que je n’arrivais pas à joindre, peut-être anéanti par une bombe ! »
Elle tombe de fatigue, son corps alourdi par tant de larmes. Elle ne bouge plus, épuisé. Elle s’endort au cœur de l’horreur.
*
* *
« Mademoiselle ? Vous m’entendez ? Mademoiselle ? »
Elle ouvre les yeux et voit une solide main posée devant elle. Elle s’y accroche, seul chose encore compréhensible à son esprit aliéné.
« Mademoiselle ? Vous allez bien ? Savez-vous où vous vous trouvez ? »
Elle tremble. Sa tête hurle que non mais aucuns sons ne sort de son larynx. Il libère sa main et approche son visage du sien.
« Vous êtes à l’hôpital, vous avez subi un grave traumatisme. Vous avez été attaqué par un homme, vous vous souvenez ? »
Elle fait non de la tête. Il sourit.
« Ce n’est pas grave, vous vous en souviendrez en tant voulu… »
Elle fait un ultime effort pour parler.
« Ce n’est pas… C’est la vieille, son appartement… les bombes… la guerre… »
Il se tourne vers deux personnes qu’elle n’avait pas remarquer.
« Monsieur et Madame Jardine je préfèrerais garder votre fille quelque jours en observation… »
Elle tourne sa tête vers eux. Ils ont l’air inquiet.
« Nicole, ça va ? C’est moi, Papa.
- Papa ? »
Elle verse une larme.
« Le cauchemar est fini ma chérie. Cela fait deux jours qu’on te cherchait. Où étais-tu passé ?
- Le 13 rue des Ombres fleuries… »
Il se tourne vers le docteur qui hausse les épaules.
« Où est-ce ma chéri ? »
Elle ne sait plus.
« Élise, c’est elle qui m’a donnée l’adresse…
- Il y a combien de temps ma chérie ? demande sa mère.
- Il y a deux jours, quand je suis parti… »
Elle trouve toutes ces questions ridicules. Sa mère lui attrape la main
« Élise est morte il y a un peu plus d’un mois. Tu t’en souviens ? Un accident de voiture… »
Elle s’agite, pleure, hurle.
« Je n’ai pas inventé l’adresse ! Allez vérifier ! C’est Élise qui me l’a donnée ! »
Une infirmière qui tente de lui injecter un liquide par intraveineuse. Le médecin soupire.
« C’est fait. La rue des Ombres fleuries ne comporte que 12 numéros depuis 1946, date à laquelle le numéro 13, un vieil immeuble, a été détruit par un bombardement des forces ennemies. Désolé Nicole, votre histoire est le total fruit de votre imagination ».
Elle secoue sa tête. Son corps tremble. Le liquide fait effet, elle tombe dans un profond sommeil. Une clef tombe de sa poche et glisse sous son lit, seul preuve maintenant perdu de la véracité de son épopée.
« Il lui faudra du temps, dit-il. Peut-être qu’en hôpital psychiatrique elle apprendra à oublier, à retourner dans notre réalité. J’ai peu d’espoir, je tiens à ce que vous le sachiez… »
Stève Clément
