
LA PORTE DU BONHEUR
Mon père s'était investi de grandes théories sur la vie! Quoiqu'il n'en appliquait que quelques-unes dans sa vie personnelle, toutes étaient enseignées et exigées ex cathedra à sa progéniture.
L'une d'elles voulait qu'un rêveur, dormant éveillé, soit un irréaliste, incapable de réussite.
De mon côté, je révélai tôt mon aptitude à imaginer. J'étais avide de sensations trépidantes. Quand les journées ne m'apportaient rien de merveilleux, j'inventais des situations dignes de mes aspirations.
Extravertie, j'aimais livrer à ma famille mon monde imaginaire. Mon père me servait à chaque fois son rituel boniment.
Lucie, ma jeune soeur, heureusement, appréciait mes histoires. Chaque soir, je lui racontais celle d'une petite fille, dont j'avais même inventé le prénom : Miolle. Lucie ne s'endormait qu'après avoir entendu la suite des aventures de cette fillette joyeuse et indépendante. Les parents de Miolle figuraient dans l'histoire que pour aider leur fille à s'épanouir, lui prodiguant un amour inconditionnel. Sans qu'on lui serve de belles théories, Miolle était naturellement bonne. Elle avait la veine d'évoluer sans obstacle.
Certains récits émerveillaient davantage Lucie. Je me souviens de celui où je racontai que sur le terrain attenant à la maison de Miolle prenait place un train miniature au décor enchanteur. Les enfants pouvaient y monter tandis que Miolle conduisait. Ma soeur y monta aussi... en songe !
Mes parents, curieusement, appréciaient le répit que je leur donnais en émerveillant ma soeurette avec la vie de mon personnage imaginaire. Les soirs où j'aurais préféré dormir, Lucie implorait l'intervention de mère qui me priait de poursuivre mon récit. Pendant quatre ou cinq ans, chaque soir, j'ouvrais la porte menant à un monde magique.
Puis vint le jour néfaste où, irritée contre ma soeur, je lui avouai, sans ménagement, ma supercherie: "Miolle c'est pas vrai". En quelques instants je compris la gravité de ma faute. Lucie pleurait; dans ses yeux je lisais la désillusion. Elle n'était pas prête à perdre son petit paradis. Je confesse que je n'ai jamais été fière de ma vilaine vengeance.
Ce rêve brisé, d'autres personnages fascinants vinrent m'habiter en secret. Ainsi à l'adolescence, le désir d'un homme envahit mon imagination. Quels bons moments ai-je passés avec ce merveilleux fantôme, plus fantaisiste que l'auteur de mes jours!
Mon père, soucieux de mon avenir, me rappelait souvent l'importance d'ouvrir la bonne porte, en précisant que je devais chercher un mari non paresseux, non buveur, non joueur, non coureur, non ceci, non cela... pas question de rêver à un homme agréable, attentif, et bon amant.
Je cheminai donc pendant des années entre mes rêves et de soi-disant belles théories.
Il m'a fallu trop de temps pour me libérer quelque peu de cette influence paternelle. Sans prendre tous formes, les rêves revêtent toutes les formes. Échos de notre personnalité, ils nous renvoient à nous-mêmes dans la recherche d'une porte s'ouvant vers la sérénité et le bien-être.
Claire Huguet-Latour
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