RENCONTRE SUR LE GRAND-LARGE

Le lendemain de la mort de son mari, Mireille, anéantie, devait remplir les formalités d'usage.

Du fond d'un placard, elle sortit le coffre métallique où étaient empilés les documents importants de la maison. Mireille avait en aversion les fouilles dans "ses papiers"; cela l'empêchait de rêver. Aujourd'hui, il lui fallait, en plus de son désarroi, surmonter cette répulsion. Une copie du testament de son mari lui était nécessaire afin de respecter ses "dernières volontés". Quel fouillis, pensa-t-elle, en ouvrant son coffre; je dois y mettre de l'ordre.

Soudain, entre deux lettres, une carte postale: la photo d'un paquebot de luxe appelé "Le Grand Large". Mireille, envahie par une douce émotion, pressa la carte sur son cœur. Ses pensées partirent à la dérive vers cette période de son passé.

"Le Grand Large"! ... un paquebot de luxe faisant croisière entre Marseille et Athènes. Comme une naufragée essayant d'attraper une bouée, Mireille, il y a dix ans, dépressive, s'y était embarquée.

Elle se revoyait sur le pont du Grand Large, vêtue d'une robe blanche en mousseline. Le souffle du vent méditerranéen lui caressait la peau, le ciel était parsemé d'étoiles et la lune, alors pleine, éclairait la mer. Triste, elle était incapable de s'abandonner à tant de beautés et de douceurs. Elle se dirigea avec nonchalance vers la salle de réception où devait se tenir le fameux bal du capitaine, tradition que toute croisière se doit de respecter le soir précédant l'arrivée à destination. Elle s'arrêta soudain : Ah, songea-t-elle, jamais je ne pourrai faire face à tant de monde, et en proie à une grande détresse, elle éclata en sanglots. Elle courut se réfugier dans sa cabine. Aussitôt entrée, elle se jeta sur son lit minuscule.

Dans la cabine voisine, un homme était à lire un roman d'Octave Mirbeau "Le Journal d'une femme de chambre". Lire le passionnait davantage que d'assister à une fête de capitaine. Né à Stockholm, de mère française et de père suédois, il avait une affection particulière pour sa langue "maternelle". Il était perdu dans l'intrigue de ce roman, quand les sanglots venant de la cabine d'à côté le ramenèrent à la réalité. Qui pleure? L'image de Mireille qu'il avait saluée timidement deux jours auparavant alors qu'elle entrait dans sa cabine lui revint. Il l'avait trouvée belle. Pourquoi pleure-t-elle? Est-elle malade, en danger ? Inquiet, il sortit dans le couloir et frappa à la porte voisine.

Mireille pleurait toujours. Elle regarda par le judas et reconnut son voisin. Elle avait aimé la discrétion de son salut empreint d'un regard admiratif. Aussi, tout en essuyant ses larmes, elle lui demanda à travers la porte ce qu'il voulait.

- Je m'appelle Josef, je vous entends pleurer. Avez-vous besoin d'aide?

Elle en avait grand besoin en effet. La solitude augmentait sa détresse. Elle ouvrit à Josef.

Mireille prit place sur le bord de son lit tandis qu'elle invita Josef à s'asseoir en face, sur un banc fixé au mur de sa cabine.

-Êtes-vous souffrante?, demanda Josef, ému autant par les larmes que par l'aspect juvénile de la jeune femme.

Mireille avait besoin de parler et, devant l'attitude chaleureuse de Josef, elle se sentit en confiance.

- J'ai fait cette croisière pour m'évader.

Évader, ce mot lui fit prendre conscience, pour la première fois, à quel point elle était prisonnière de sa détresse. Elle le dit à Josef.

- Prisonnière?

- Oui, monsieur. J'adore la vie, tout me passionne et j'ai soif de bonheur. Je n'arrive pourtant que rarement à me sentir bien, à rire plus souvent qu'à douter. Pour faire un jeu de mots facile, les barreaux de ma cellule sont en moi et pour retrouver ma liberté je dois les rompre. Mais comment?

- Vous pouvez m'appeler Josef.

- Tendant la main: moi je m'appelle Mireille.

- Je vous comprends, Mireille. Il est rare qu'à certains moments, on n'ait pas à passer par une période, disons désagréable ou douloureuse. Je sais, par expérience, que si on sait se faire une alliée de cette épreuve elle permet de se découvrir et de grandir.

Cette réflexion, jointe à la voix rassurante de Josef, calma Mireille.

- Josef, vous avez donc traversé une telle période?

- Oui, à la suite de mon divorce il y a quelques années. Pardonnez mon indiscrétion, êtes-vous mariée?

Un petit oui sortit de la bouche de Mireille. Josef ne put s'empêcher de rire et il s'en excusa.

- Que voilà un faible oui.

- C'est en effet très faible, répondit spontanément Mireille. Je ne veux pas entrer dans les détails. Mon mari est un être bon pour qui j'ai une grande tendresse.

- Je comprends une grande tendresse et un tout petit oui et une jeune femme en détresse.

- Taisez-vous Josef ou partez.

- Pardon Mireille, croyez qu'il n'y a pas de malice de ma part dans cette réflexion.

- Je m'emporte vite quand mes émotions sont trop vives. Oublions cela.

Comment Mireille aurait-elle pu confier à un inconnu le drame qu'elle vivait depuis cinq ans. Son mari qui jadis avait été un amant merveilleux était devenu impuissant suite à la progression d'un diabète survenu à l'âge adulte. Souffrait-il de cet état ? S'il acceptait les baisers de sa femme, il n'en donnait plus. Seules restaient l'amitié, la complicité et une tendresse platonique entre les deux. Mais la jeune femme devenait de plus en plus troublée. Un jour, elle croisa le regard d'un homme qui semblait la désirer. Ce fut un choc, une révélation : désormais la vie serait pour elle insupportable si elle ne parvenait pas à s'épanouir comme femme.

Dans un élan spontané, Mireille quitta son banc pour s'asseoir à côté de Josef. Ce rapprochement les troubla quelque peu.

Josef, se dominant, prit la main de la jeune femme. Il devinait la cause de ses frustrations. Cette intuition l'amena sans doute à quelques révélations.

- Je vais vous faire une confidence.

Mireille acquiesça.

-Je ne pense pas manquer de respect envers mon ex-femme par cet aveu. D'ailleurs vous ne la connaissez pas. Je me suis marié à 21 ans; Ma femme, Brigitte, en avait 20. Nous nous étions rencontrés moins d'un an avant notre mariage. Quel ignorant j'étais. Un peu plus de connaissances des autres et de moi-même auraient pu m'éviter un tel engagement. Il faut dire que Brigitte était belle et très élégante. Elle avait un petit air réservé qui la rendait mystérieuse.

Mireille écoutait sans broncher.

- Tout ce que Brigitte faisait était parfait... trop parfait. Je l'admirais sans deviner l'envers de la médaille. Josef s'arrêta, ces souvenirs le remuaient. Le regard insistant de Mireille le fit poursuivre. Brigitte était d'un perfectionnisme maladif ... la pauvre avait été éduquée dans une telle rigidité qu'il ne lui était pas possible de s'ouvrir au monde, et encore moins à son mari; je vous épargne les détails.

Pendant des heures Mireille et Josef y allèrent de leurs confidences, de leurs passions dans la vie. J'adore les chats, disait Mireille. Mon violon d'Ingres est la peinture répliquait Josef. Puis vint un moment où Mireille clignait des yeux. Elle avait mal dormi depuis quelques jours. Josef la borda, la regarda dormir et quitta sans bruit la cabine.

A neuf heures le lendemain, Josef entendant de sa cabine Mireille qui fredonnait, se précipita dans le couloir. Après avoir hésité, il frappa chez sa voisine et lui demanda si elle allait mieux et si elle avait bien dormi. Ah Josef, je me sens bien et j'ai dormi comme un bébé. Josef aussi se sentait bien. Ils riaient tous les deux. La journée, ils la passeraient ensemble, ils le savaient sans se le dire.

- Belle enfant, vous permettez que je vous accompagne pour le petit déjeuner?

- Comme si vous ne connaissiez pas la réponse. Allons, je me sens en appétit ce matin.

Tout au cours de la journée, ils participèrent à quelques activités organisées, s'enthousiasmèrent ensemble, échangèrent d'autres confidences. Mireille finit même par confier à Josef le drame qu'elle vivait. A ce moment, Josef posa avec respect sa main sur l'épaule de Mireille.

Le soir, vers 5 heures on arriva à Athènes.

La croisière laissait la possibilité d'un séjour d'une semaine à terre. Les nouveaux amis s'en étaient prévalu individuellement.

- Avez-vous réservé votre chambre Josef ?

- Je ne le fais jamais. Je préfère voir sur place ce qui me plaît.

- Moi, j'ai réservé. J'avais peur de ne rien trouver.

- Voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre hôtel ? Je pourrais m'informer s'il y a une chambre de libre.

Le même désir les traversa.

Josef héla un taxi. Mireille donna la direction de l'hôtel au chauffeur. Un silence un peu trouble régna durant le trajet.

À l'Hôtel, après les vérifications d'usage, Mireille monta avec Josef dans sa chambre, accompagnés du camelot qui portait les valises. Josef n'avait pas requis de chambre pour lui.

Resté seuls, les amoureux se regardèrent, les yeux remplis de désir. Lorsqu'ils s'adressaient la parole, leurs voix devenaient tendres et harmonieuses; on aurait dit un duo d'opéra lorsque le ténor et la soprano expriment leur amour.

- Jolie Mireille, je me sens bien avec vous.

- Josef, ne me parlez pas sur ce ton, cela me trouble.

Josef l'enlaça et ils échangèrent leur premier baiser.

Mireille balbutia: "J'aimerais me rafraîchir, il fait si chaud." Josef exprima le même vœu. Ils n'avaient pas à se dire la véritable raison de ce besoin.

Ils devinrent amants.

- Ma Mireille, je suis heureux, et toi ?

- Regarde-moi!

- Tes yeux brillent.

- Le bonheur embellit. Tu sais, je l'ai attendu depuis si longtemps ce bonheur que je le goûte d'autant plus.

- Et tu es très généreuse et tendre.

Mireille s'appuya tendrement sur son épaule en souriant : Toi aussi.

Josef n'avait jamais connu une femme aussi intense et limpide que Mireille. Il venait de découvrir avec elle toute la dimension de l'union de l'homme et de la femme.

- Puis-je t'offrir de partager les frais de ta chambre ? Je serais incapable de dormir seul maintenant.

- Et moi donc... En attendant, j'ai faim.

- Et pour cause ! A la descente du taxi, j'ai remarqué un petit restaurant en face de l'hôtel où plusieurs personnes étaient attablées sur la terrasse... grosse clientèle, bons petits plats...

- Allons vérifier.

La semaine à Athènes répéta les rencontres intimes entre les deux nouveaux amants. Le jour, ils partageaient le charme de la découverte d'Athènes. Ils commencèrent par visiter les principaux monuments de l'Acropole, mémoire d'un passé prestigieux.

- Josef, je pense à tous ces hommes et ces femmes de cette antiquité. Je me demande si certains connurent des moments aussi ... splendides que nous.

- Aussi, espérons, davantage splendides... impossible.

Les deux amants découvrirent les autres charmes d'Athènes, dont son peuple aux effusions chaleureuses, la délicieuse cuisine à l'huile d'olive, le quartier Kolonaki où Josef offrit à Mireille une jolie broche ...

Une semaine de paradis sans nuage. Puis vint le temps de reprendre le bateau. Les amants s'y embarquèrent, un pincement inexpliqué au cœur. Ils s'accrochèrent à l'idée de quelques jours supplémentaires avant... avant quoi ...

La veille du départ , Mireille se rappela soudain que demain elle aurait à sortir de ce merveilleux cocon. Son mari l'attendrait sur le quai. La panique s'empara d'elle alors que Josef était à palabrer avec un membre de l'équipage. Lorsqu'il revient Josef remarqua ses yeux tristes et devina ses pensées.

- Demain ce sera fini ?

- Mon mari m'attend.

- Et, la belle Mireille ressent pour son époux une tendresse indestructible....

Mireille, déchirée, pleurait. - Ce serait plus facile si mon mari était stupide ou méchant. Mais il est bon. Il m'aime sans l'exprimer, sans peut-être s'interroger sur ses sentiments à mon égard. Je suis sa compagne. De notre union, il reste de beaux souvenirs et l'amour transformé en tendresse. Elle est grande cette tendresse, de ma part du moins.

Josef détourna la tête. Il devinait la suite.

- Je lui causerais une grande blessure dont je ne sais s'il s'en remettrait. Et il y a tout l'aspect social gravitant autour d'un couple jugé "indestructible". Je ne suis pas combattive et je me sens incapable de fermer ce chapitre même en imaginant le merveilleux du suivant.

- Jamais je te forcerai la main. Je t'aime assez pour respecter ton choix et ton évolution. Cette nuit, je vais me retirer dans ma cabine. Si tu choisis de poursuivre notre belle relation, viens me retrouver demain à ton levée.

Mireille ne dormit pas cette nuit-là. Ses sentiments étaient bouleversés. Choisir ? Si elle avait eu à choisir elle aurait gardé près d'elle ces deux hommes qu'elle aimait chacun à sa manière. Elle savait que ce n'était pas possible.

Le lendemain, elle fit sa valise et monta sur le pont du navire. Lorsque le bateau accosta, elle sourit doucement en direction de son mari qui l'attendait sur le quai, un bouquet de roses à la main.

Josef fut le dernier à quitter le paquebot.


*** - Dix ans déjà; comme j'ai souffert de cette rupture. Mon mari croyait que le voyage n'avait pas eu raison de ma dépression. Je lui donnais raison tout en pensant à Josef, si présent en moi. Qu'est-il devenu ce bel amour de voyage ?

Elle referma le coffre après y avoir sorti le testament. Elle déposa la carte représentant le paquebot sur sa table de chevet.

Le lendemain, Mireille, triste, accompagnait son mari au cimetière. Pendant que le cercueil descendait en terre, elle détourna la tête ... soudain, elle aperçut un homme qui de loin l'observait... elle tressaillit, c'était Josef.

L'amour l'avait peut-être averti...


Claire Huguet-Latour

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