ELLE DORT SOUS SON LAMPADAIRE

Sur la grande ville est tombée la nuit.
Sur un banc de parc de Montréal,
une jeune femme endormie.
Endormie sous la lueur orangée d’un lampadaire,
près d’un grand chêne centenaire.
Comme une chatte, elle dort en boule.
Couché sur ses flancs, un petit chien blanc.

De s’endormir refusant,
la Lune pleine, jetant son voile blanc.
Le vent vient se prendre dans ses grands cheveux,
comme une grande main dans ses longues mèches ondulées.
Les grands cheveux blonds comme les blés
de s’élever et de danser.
La sensation du vent circulant dans ses cheveux,
brise nocturne qui lui fait ouvrir les yeux.
Elle voit courir son chien blanc.
Il court après des grenouilles
qui sautillent autour d’un étang.
Un hibou à son tour,
qui lui ne dort que le jour,
se joint au groupe de veille tard,
en faisant son bavard.

Depuis trois ans qu’elle est dans la rue.
Un choix qu’elle a fait.
Quelque chose qu’elle a voulut.
Elle a voulut fuir dans la rue.
La maison elle abandonnait,
ainsi que ses parents,
alors qu’elle n’avait que 15 ans.
Un rêve de fuite et de liberté.
L’été passée, sur un paquebot
elle s’est embarquée.
À New-York, du bateau
elle est débarquée.
Elle y a passée l’été, et clandestinement,
sur un train elle est revenue, aux premiers temps
de l’automne. L’hiver arrivé,
elle loge chez sa grand-mère.
Au printemps,
elle retourne sous son lampadaire.

Un genre de vie qui laisse croire à un sentiment
de liberté dans un jeune coeur tourmenté.
Mais en réalité,
comme un animal domestique dans une maison,
après la pitance elle attend.
Des dons en argent, des repas au restaurant,
payés quelquefois par des amis, certains passants.
Des personnes qu’elle rencontre dans ses journées,
des longs jours de marches et de démarches,
pour trouver de quoi subsister.
À tous les jours, le même recommencement.
Vulnérable et dépendante, comme un animal.
Elle fuit un mal intérieur en se créant un autre mal.
Un mal social. Un évitement personnel plus que social.
L’illusion ou la fausse interprétation
de la liberté et de l’auto-détermination.
En fait, elle lance les dés de la destinée à tous les matins.
Des dés qui vont déterminés
si au soir elle va encore avoir faim.
Comme un animal à l’état sauvage,
elle développe l’instinct de survie.

Elle a à peine dix-huit ans.
Seule, derrière-elle abandonnant
le moule de la société et ses parents.
Ses parents: Un père absent,
noyant dans l’alcool ses propres tourments.
Une mère inquiète, espérant
un signe de vie de son enfant.

Elle est en danger, seule sur son banc.
Sous la menace des criminels errants,
ou de sombrer comme celles se prostituant.
Un soir, un vieux se soûlant,
a voulu l’agresser. Un couteau de chasse sortant,
furieusement elle s’est battue,
contre l’homme qui la traînait dans une rue.
Une rue sombre dans ses sombres desseins. Vaincu,
l’homme est blessé. Elle, le pas chancelant,
des larmes de peurs, de frayeurs, coulant
sur ses joues. Ses yeux se noyant,
le corps, par le stress, le choc, tremblant.
Un drame urbain se déroulant là où misère,
détresse et pauvreté se côtoyant,
et parfois même, s’affrontant...
Un milieu où les règles n’existent plus.
On défend sa vie, seul dans la rue.

Un petit air rebelle avec ses pantalons militaires.
Une lumière de vie dans l’éclat de ses yeux verts.

La neige tombe, c’est l’hiver.
Prochaine destination: Vancouver.
Du bon temps,
espère-t-elle, sur le bord de la mer.
Mais de l’argent,
elle n’en a que pour l’aller seulement.
Elle part en train avec son balluchon
et son chien, son compagnon.
Un petit chien errant.
L’avenir dira,
si sous son lampadaire, au printemps,
elle retournera.
Mais avec sa débrouillardise, son audace,
sa détermination, on peut parier qu’elle refera surface,
aussi sûrement que les saisons se suivent.
Mais peut importe où se trouve notre belle endormie,
c’est à la belle étoile qu’elle passe ses nuits.


Sylvain Marquis 99/12/23

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