
Errance
Le bus freine, un crissement strident perce l’insondable silence de la nuit. « Arrêt pour Janus ! » hurle le chauffeur. La pluie continue à s’abattre sur les vitres laissant de longues traînées étranges déformant le monde extérieur. Une petite fille se lève. Elle marche lentement vers la double porte tout au fond du bus. Elle pose une main sur la poignée et tente de l’entrouvrir. Une longue rafale de vent projette ses longs cheveux noirs en arrière. Elle ferme sa veste et sort.
« Personne pour Janus ? ». Le chauffeur tapote nerveusement le volant. Il consulte sa montre et soupire.
La pluie redouble, la petite robe rouge disparaît dans la brume. La porte s’est refermée. La chaleur se propage peu à peu dans le bus. Il fait si bon ici. Une femme se déplace sur le fauteuil à sa gauche et se dresse dans l’allée. Le chauffeur la regarde d’un air agacé. Elle passe à côté de lui et ouvre la double porte. La pluie entre à l’intérieur. Le chauffeur cache son visage. Elle ose un pied sur la petite marche glissante et sort. Elle fait quelques pas jusqu’au trottoir et se retourne. Le bus tout éclairé vient de refermer ses portes. Un petit nuage de fumé s’élève. Il redémarre. Les deux autres passagers la regarde distraitement à moins que leur regard ne soit perdu dans le vide, prisonnier des vitres fermées du bus. Bientôt ce ne sera plus qu’une vague tâche de lumière s’éloignant au loin sur cette longue route droite traversant d’immenses champs abandonnés depuis longtemps. Et au détour d’un virage il disparaîtra définitivement.
Elle enlève une mèche qui goutte le long de son visage et se dirige vers le bureau de poste, le seul bâtiment encore éclairé à cette heure de la nuit. Elle se retourne brusquement et court vers la rue. Elle observe dans l’obscurité les lumières du bus qui viennent de disparaître. Son sac est resté soigneusement accroché à son siège pour ne pas l’oublier en partant. Ses mains se crispent. La voilà totalement trempé désormais. Ses pas sont inaudibles faces aux dangereuses rafales qui poussent le moindre objet se trouvant sur leur passage vers la sortie de la ville, dans ces lieux où personne ne va plus depuis bien longtemps.
Elle frisonne, ses mains sont gelées. Son regard s’accoutume difficilement à la nuit. Il n’y a pas le moindre rayon de lumière pour la guider. Elle tâtonne de son pied le rehaussement du trottoir et grimpe dessus. Elle accélère sa démarche, ses chaussures à talons la gêne. Elle se baisse et les enlève, le contact de ses pieds chauds avec cette surface trempée et froide lui rappelle de vagues sentiments, de vagues souvenirs.
Et un, et deux, et trois. La voilà dans la flaque. L’eau jaillit en l’air et retombe en une pluie fine. Elle se tourne sur sa droite et replace ses pieds joint. Et un, et deux, et trois, et quatre, et cinq, et cinq et demi. La flaque est un peu plus profonde et donc un peu plus froide. L’eau jaillit à nouveau et éclabousse sa petite robe rouge.
« Qu’est-ce que je t’ai déjà dit ! » hurle-t-il.
Son petit visage radieux se change en une affreuse grimace de vengeance. Dans ses yeux brûle déjà cette lueur adulte de la corruption, de la jalousie, de la patience. Elle sourit. Attendre, elle sait attendre. Un jour il paiera.
Elle pousse la porte et entre. Elle n’ose avancer, elle ne voudrait pas tout salir. Elle reste sur le tapis d’entrée, ses deux chaussures à la main. Elle tremble. Elle replace ses cheveux qui lui tombent lourdement dans le dos. Elle toussote. Un homme lève sa tête d’un cahier ou quelque chose de ce genre et la fixe. Elle ne bouge pas, elle ne dit rien, il la fixe.
« Entrez, je vous en prie. Ne restez pas là, vous allez prendre froid. »
Elle enlève son pardessus trempé et le place sous son bras. Elle avance vers lui d’un pas timide. Que fait-elle ici ? C’est le seul endroit éclairé qu’elle est remarquée, il fait bon et elle a froid. Elle regarde les murs désuets qui l’entourent. Elle devine l’emplacement d’un tableau qui n’est plus là.
« ‘’Le phare dans la tempête’’, vous le connaissez sans doute ? Il s’abîmait avec toute cette humidité. Il est en restauration. Vous verrez, il sera comme neuf. »
Elle est assez impressionné par la taille de ce grand rectangle blanc. Ce devait être quelque chose de grandiose et sûrement de trop coûteux pour une aussi petite ville. Elle s’approche du comptoir et regarde un moment les yeux sombres de l’homme avant de détourner son propre regard.
« Que puis-je faire pour vous ? »
Elle entends distinctement sa respiration haletante, son cœur battre la chamade et l’eau s’agglutinant en une petite flaque à ses pieds.
« Je cherche une chambre pour la nuit » ose-t-elle enfin.
Il sourit : « J’ai bien une place de libre dans le rayon à courrier, on a rarement de lettres à envoyer. »
Elle ne dit rien. Elle attends. L’homme semble soudain mal à l’aise. Impulsivement il parle.
« Vous êtes venu toute seule ? On a si rarement des visiteurs ici.
- Il y avait une petite fille, elle a pris la même direction que moi. Elle a dû passé devant la poste.
- Désolé, je n’ai rien vu. »
Il ne regardait sûrement pas dehors, il était plongé dans son travail. Il lisait les lettres à poster. Il en envoie si rarement.
« Pour votre chambre, en sortant d’ici vous continuez tout droit jusqu’à la grande rue, vous ne pouvez pas la manquer. Vous`la traversez et vous longez toujours le même trottoir. Vous verrez de la lumière, ce sera là. Dîtes que vous venez de ma part, il vous fera un prix.»
Qu’est-ce qu’on dit Margareth ?
« Merci monsieur.
- Il n’y a pas de quoi... Repassez donc me voir quand il vous le plaira, c’est si rare de voir de nouveaux visages. »
Elle pousse la porte et retombe dans cet environnement de vent et de pluie, emprise entre deux adversaires, au milieu de cette guerre incessante sans vainqueurs et sans vaincus. Le froid est plus intense, elle place sur ses épaules sa veste, elle replie sur elle-même ses bras. Elle progresse difficilement face au vent. Elle baisse les yeux pour regarder ses pieds. Elle slalome entre les gouttes qui tombent. « Continuez tout droit jusqu’à la grande rue, vous ne pouvez pas la manquer. » En effet, la rue est immense, elle traverse la ville de part en part tel une lame plantée dans un animal à l’agonie. Tout en haut elle discerne vaguement un clocher. Quand retentira-t-il ? Quelle heure peut-il bien être ? Elle fait un pas sur le côté. Le vent n’arrive plus à la faire vaciller. Il est retenu par les immenses bâtisses qu’elle devine en face d’elle. La pénombre est si intense qu’elle ne distingue pas l’autre bout de la rue. Elle n’entend que l’eau ruisselant le long des trottoirs. Elle regarde bien à droite puis à gauche, aucuns phares, aucunes voitures. Elle traverse consciencieusement la rue. A peine arrivé au milieu elle reçoit un objet sur sa jambe gauche. Elle se baisse et le tâte.
Son visage s’illumine, c’est un ballon blanc et rose. Elle le prends et s’apprête à sortir.
« Qu’est-ce qu’on dit Margareth ? ».
Elle se retourne le regard sombre et pousse un « merci » à peine audible. Elle se précipite dans la rue et lance le ballon en l’air. Elle le rattrape et recommence encore plus haut. Le ballon lui échappe et roule en bas. Elle court après. « Attention ! ». Elle se retourne et pousse un effroyable cri. Elle se jette sur le côté. Le ballon est écrasé. Que va-t-il dire ? Elle ne pleure pas, elle revient sur ses pas comme un prisonnier marchant fatalement vers son cachot. Il l’attend sur le seuil de la porte, ce père qu’elle maudit depuis sa naissance. Elle ne pourra jamais oublier cette nuit là passé au fond de son lit à réfléchir, ses bras serrés protégeant son corps des dernière meurtrissures de la journée.
Elle laisse rouler le ballon et gagne l’autre côté de la rue. Elle s’abrite un moment dans l’encadrement d’une porte, elle se frictionne les mains. « Vous la traversez et vous longez toujours le même trottoir. Vous verrez de la lumière, ce sera là. » Elle abandonne son lieu de repos et continue son chemin. Qu’il est loin ce moment où elle était blottie sur son fauteuil en attendant l’arrêt pour Janus. Elle descend avec précaution, le sol est extrêmement glissant. Elle bifurque et se trouve à nouveau luttant contre les éléments. Ses vêtements humides se plaquent contre son corps. Son corps gelé et meurtri l’a fait souffrir. Tant de régimes qu’elle regrette en ce moment. La nuit et l’obscurité l’envahisse, elle ne sait plus où aller. Seul ce trottoir la guide. Et si elle ne voyait pas la lumière, et si elle se perdait ? Combien de temps encore avant l’aube ? Elle approche ses yeux de sa montre mais n’arrive pas à distinguer les aiguilles en mouvement. Elle n’a plus aucuns repères. Elle marche droit devant elle, elle va vers ce vent qui rugit, vers cette bête cruelle qui soulève jeunes comme vieux, qui ne fait aucunes distinction entre les êtres qui l’entoure. Nous ne sommes pour lui qu’un obstacle qu’il se doit de surmonter. Il peux l’engloutir au moindre moment. Elle s’arrête. A-t-elle déjà dépassé l’hôtel ? Elle se retourne, il est encore temps de revenir à la poste. Derrière, le vent se précipite vers elle. Celui qui dirige tout ça sera sur elle dans un instant. Elle hésite. Elle lui fait face. Elle l’attend. Ses jambes tremblantes se remettent en mouvement. Le trottoir glisse sous ses pas. Elle est statique, le monde bouge autours d’elle. Sur sa gauche ses yeux ont captés une bribe de lumière. Ce n’est pas l’hôtel, la lueur s’efface. Elle tend son bras pour la palper. Elle court vers elle.
« Ne me quitte pas, j’ai tellement peur du noir. » La porte claque derrière lui. Elle se blottie au fond de son lit. Elle sait pertinemment ce qu’il y a dans la pièce mais c’est plus fort qu’elle. Que se cache-t-il sous son lit ? Elle l’a entendue la nuit dernière, il gravit chaque nuit les marches des limbes, dans un instant il sera sur elle. Sa gorge se noue, elle ferme de toutes ses forces ses yeux. Elle presse dans ses bras son coussin. Elle devine dessous l’objet qu’elle y a caché, parfaitement aiguisé. « Il me sauvera, il m’emmènera loin d’ici. Il m’emmènera loin de lui. »
Sa main se pose sur la poignée. L’encadrement de lumière l’attire. Elle frappe poliment et entre. Elle referme difficilement la porte. La lumière est pauvre mais suffisante pour apercevoir la tête étonnée du réceptionniste. Elle accroche son pardessus sur un crochet à droite de l’entrée. Elle entend une douce musique de jazz qui ne fait que de lui rappeler son physique déplorable.
« Je cherche une chambre pour la nuit. C’est l’homme de la poste qui m’a recommandé de venir ici. »
Il ne semble pas avoir entendu, il reste un moment hébété à la regarder et sort finalement un cahier d’un tiroir.
« Il doit m’en rester quelques unes, son rire est bientôt emporté par une quinte de toux. 150 francs la nuit, petit déjeuner compris. Vous désirez une chambre sur la rue ou plutôt sur la cour arrière ?
- Sur la cour si possible, c’est plus calme.
- Oh vous savez, la rue, la cour, c’est pareil. Donc la cour, la six pour la demoiselle. »
Pour la première fois depuis son arrivée elle se sent calme. Ses angoisses s’estompent. Elle pense déjà à la douche chaude qui l’attend dans un instant. Elle lui sourit et retourne chercher sa veste. Elle s’accoude au comptoir et attend qu’il est fini de remplir sa paperasse.
« Je ne met pas de nom pour une nuit ? Ce n’est pas utile...
- Non, dès demain je... », elle hésite à divulguer les raisons de sa venue dans ce village sordide. Qui voudrait revenir en arrière, retrouver les murs de ses cauchemars, les murs de son enfance ? « Non, ce n’est pas la peine. »
Elle se laisse bercer par la musique. Il ferme son cahier et sort une boîte de métal. Il l’entrouvre et la regarde.
« Alors nous disions 150 francs, le p’tit déjeuner compris. »
Elle acquiesce et cherche machinalement sur son épaule. Son sac n’y est pas, oublié dans le bus. Elle tâtonne ses poches, elle en extrait une petite clef argentée. Elle la contemple dans sa paume ouverte.
« Ne la perd pas une nouvelle fois ! Fait attention, je ne t’en donnerais pas d’autre. » Il semble gigantesque. Elle tend le bras et l’attrape, la glisse dans sa poche et sort. Le ciel est d’un bleu éclatant. La journée peu à peu passe, elle n’a pas arrêté de courir d’immeubles en immeubles, imaginant être une belle princesse prisonnière de son palais, évitant avec soins chaque dragon qu’elle croisait sur son chemin. Le soleil vient de disparaître derrière les champs, là-bas à la sortie de la ville. C’est là qu’il vit, se nourrissant de citrouilles bien orange pour garder sa couleur. à contre cœur elle doit quitter son monde et retourner chez elle, son palais noire, sa forteresse. Elle s’arrête devant la porte et cherche dans sa poche la clef. Elle panique. Où est-elle ? La poignée refuse de s’ouvrir. Il sera bientôt là. Elle fouille une nouvelle dois dans ses poches, se met à quatre pattes parterre, ses petites mains fébriles grattent désespérément le sol terreux. Elle reviens sur ses pas. Le ciel s’assombrit et la clef n’est pas retrouvé. Il sera là, il ouvrira la porte et ne la trouvera pas dans la maison. Quand elle rentrera il lui demandera où elle était pendant tout ce temps, pourquoi est-ce qu’elle n’a pas utilisé sa clef pour revenir avant la tombée de la nuit ? Que lui dira-t-elle ? Je l’ai perdu. Je suis désolée. Elle geint, les larmes coulent sur ses joues. Elle entend un bruit de moteur. Elle se précipite derrière un buisson. Ses vêtements s’accrochent aux branches. Elle plaque sa main sur sa bouche pour étouffer un sanglot. La voiture passe devant elle mais ne s’arrête pas. Elle reste là un moment, cherchant cette petite clef. Elle se relève en larme et décide de redescendre la rue. La nuit est tombée, elle croise sans cesses des adultes, elle cache ses yeux, elle ne les regarde pas. Elle se presse, il ne reste plus beaucoup de temps. Arrivé en bas elle se baisse et regarde dans le caniveau elle distingue tout en bas un petit éclat argenté. Elle place son bras dans l’ouverture, son épaule ne passe pas, elle n’arrivera jamais à la rattraper. Elle tape la plaque de ses poings, saute dessus à pieds joints, cherche un bâton pour faire levier mais elle n’est pas assez forte, ce n’est qu’une petit fille. Elle hurle intérieurement, elle est terrifiée. Elle pense à un moment s’enfuire au pays du soleil. Elle pourrait bien lui prendre une ou deux citrouilles pour se nourrir, il en a tellement, il ne dira rien. Il fait tellement froid, elle a encore plus peur de partir que de rentrer chez elle. Sans s’en rendre compte elle rebrousse chemin jusqu’à chez elle. La porte est ouverte, elle aperçoit de la lumière. Elle tremble, regarde autour d’elle les grandes ombres de la nuit et entre.
« Excusez-moi, vous avez de l’argent ? »
Elle range la clef et cherche dans son autre poche. Elle déglutit difficilement. Ses forces l’abandonnent, elle n’a plus le courage de lutter. Elle secoue négativement la tête. Elle sait qu’au moindre mot de sa part elle se mettra à pleurer. Elle ne s’explique pas. Elle attend. Il soupire et ressort son cahier. Il raye grossièrement le numéro six.
« Désolé je ne fais pas crédit. »
Elle fait un pas en arrière puis un second et sort en courant. Elle fuit une nouvelle fois les problèmes.
Elle referme la porte et s’y adosse. La pluie masque ses larmes mais elle les sent : plus chaudes, plus collantes, plus longues à disparaître. Elle ne s’est jamais senti aussi humiliée. Où peut-elle aller ? Elle n’aurait jamais dû revenir ici. Elle redescend la rue et la traverse à nouveau. La pluie a formé un petit ruisseau qu’elle a du mal à franchir. Elle longe les habitations et tourne dans une rue. C’est ici mais il n’y a plus de lumière. Elle se précipite contre la porte et essaye de toute ses forces de l’ouvrir. La poste demeure fermée. Elle frappe contre les barreaux de fer. Elle se lamente, elle est frigorifiée. Ses mains plaquées contre les vitres elle regarde à l’intérieur. Les bureaux sont éteints, la pièce est vide. Des bruits de pas retentissent. Elle sursaute. Autour d’elle il n’y a personne. Les bruits s’intensifient, ils sont dans la poste. Elle regarde à nouveau. La petite fille du bus est debout devant le bureau, tapie dans l’obscurité. Elle attend quelque chose. Sa robe rouge est totalement sèche, elle replace ses cheveux noirs et se caresse les mains. Ça à l’air si chaud à l’intérieur. Margareth lui fait des signes, hurle, mais la fillette ne répond pas. Elle se hausse sur la pointe des pieds pour regarder derrière le bureau.
« Viens m’ouvrir s’il te plaît ! J’ai si froid. » Elle ne se retourne pas. Elle aperçoit une porte sur le côté et sort de la pièce. L’obscurité est désormais complète, Margareth ne distingue sur la vitre que son reflet, son visage assombri, ses cheveux dégoulinant, sa robe totalement trempée. Elle se contemple. « Je suis moche » chuchote-t-elle.
« Si seulement tu pouvais ressembler à ta mère. Elle était belle, si belle. La belle Hélène…» Elle le sait, elle est moche, il a raison. Ses joues bouffis, ses petits yeux sombres, sa taille ridicule pour son âge. « Elles sont tous plus grandes que moi. À chaque fois elles se moquent de moi. » Il fronce les sourcils : « Arrête de te plaindre, tu n’es plus une enfant ! »
Elle s’assied. Elle ne veux pas se relever, elle est si terrifiée par cette ville. Elle est seule, il pleut, elle a froid. Elle entend un grondement, le ciel s’illumine le temps d’une seconde, elle a aperçu la petite fille. Elle se relève plein d’espoir. Elle aurai trouvée une autre entrée. Elle pourra au moins s’abriter. Elle l’appelle. « Petite ! Où es-tu ? ». Elle ne répond pas. A-t-elle peur ? « Je ne te veux aucun mal, viens... »
Un autre éclair déchire à nouveau la nuit. Elle sursaute, elle rapproche ses bras de son visage. Elle aperçoit un instant les immenses bâtiments, la pluie s’insinuant dans le moindre recoin mais aucune trace de la petite fille. Elle court vers le dernier endroit où elle était. Elle croit entendre des rires étouffés. Elle les suit. Dans sa course effrénée elle laisse tomber ses chaussures. Peu importe, il ne faut pas qu’elle perde sa trace. Ses pieds glissent, elle manque de tomber mais se rattrape à un objet. Son cœur lui fait mal. Elle reprend sa course. Elle n’ose s’arrêter, où se trouve-t-elle ? Où ira-t-elle ? Elle est sûrement devant elle. La montée est pénible, le sol est glissant, le vent entrave ses gestes. Elle court à petites foulées. Sa veste attachée autour de son cou vole. Qui regarderait en ce moment verrait une femme aux longues ailes blanches s’envolant vers les hauteurs, courant après un espoir. Elle bute contre une marche et tombe. Son coude saigne. Elle se relève à la force de ses bras et tâte du pied les marches de l’escalier.
Un effroyable éclair l’aveugle. Elle entr’aperçoit une figure hideuse de pierre, un monstre au visage déformée par la rage. Au-dessus est suspendu une lourde cloche qui tangue au grès du vent. Elle heurte une paroi et sonne un coup qui raisonne dans la nuit. Pourquoi faut-il que les églises soit si difficile à atteindre ? Que les pires démons surplombent leurs portes ? Elle se bouche les oreilles, la cloche sonne à nouveau. Le vent n’arrive pas à masquer le son des heures. Il augmente, il est effroyable. Toute la ville tremble, les premiers coups du jugement dernier viennent de retentir. Il lui semble que tout s’effondre autour d’elle. L’eau draine le long des marches une poudre terne, la poussière accumulée tout au long de l’année. La ville se purifie. Son corps tremble. Elle se relève et recule inquiète. Ce son est trop fort, elle ne le supporte pas. Elle prend le première bifurcation et s’enfuit. Elle veux partir de cet endroit. Elle descend les rues, elle tourne sans cesses, elle longe les trottoirs, traverse les croisements, elle s’échappe de cette multitude de sons. Finalement elle se retrouve à nouveau devant l’arrêt autobus, tout ce long périple pour retourner au commencement de son cauchemar, son sac perdu, ses vêtements trempés, l’humiliation du réceptionniste. Elle s’accroche au poteau et pleure de tout son saoul.
Elle entend un air qu’elle connaît si bien : « Doucement s’en va le jour, tes yeux se ferment, te voilà endormi…» Un pas et un autre pas, la petite fille danse. Sa robe rouge vole au vent. Elle s’approche, elle croise les mains derrière son dos.
La porte s’ouvre, il s’approche. Ses mains sont calmes. Il lui caresse les cheveux. Sa voix est étonnement douce. « Tu dors ma chéri ? ». Elle ne répond pas mais sa respiration la trahi. Il pose une main sur sa joue. « Tu sais que je t’aime ? Un père aime toujours sa fille. Ta mère serait si fière de toi si elle était encore de ce monde. Mais tu faits tellement de bêtises. Ce n’est pas grave, mais il faut bien que je te punisse, tu comprends ? Il va falloir être bien sage, tu ne voudrais pas me mettre une nouvelle fois en colère ?» Elle verse une larme. Il s’assied à côté d’elle et la regarde. Il pose sa main sur son dos et la glisse sous son pyjama. Il lui caresse l’épaule. De son autre main il détache sa ceinture et la fait tomber par-terre. Le son de la boucle cognant le parquet est terrifiant. Lentement il fait glisser son pantalon, cela semble durer une éternité. Il lâche un moment son épaule . Sa respiration est agitée. Elle cherche hâtivement sous son coussin. Il revient des limbes, il va fondre sur moi. Ses doigts palpent l’arme vengeresse.
Il repose sa main sur sa tête et l’embrasse. « Sois sage Margareth, tu comprends n’est-ce pas, tu n’es plus une enfant… » Il se lève et fait tomber son slip. Elle voit son ombre grandissante. Il s’assied à nouveau sur le bord du lit et passe un bras autour de l’enfant. Il fait glisser sa main le long de son dos jusqu’au bas de son pyjama. Ses gestes sont précis. Il rejette le drap du lit un peu plus loin et contemple Margareth. « Je t’aime chéri, je t’aime Hélène ». Il se lève et monte complètement sur le lit. Elle sent le poids de son corps pesant sur le sien.
« Je t’aime Hélène ». Margareth sert l’arme entre ses mains, elle ne pleure plus, elle est calme et posée. Elle comprend la situation, elle y a réfléchi nuit après nuit, guettant ses pas dans le couloir, la porte grinçante de la chambre s’ouvrant. Il fait glisser son pyjama, il la déshabille. Elle retient sa respiration et laisse monter tout le courage de son corps vers ses mains. Les muscles de ses bras se tendent.
« Ne m’approche pas » crie-t-elle. Elle s’éloigne du trottoir. Elle ne quitte pas des yeux la petite fille à la robe rouge. Ses mains sont croisés derrière son dos, elle cherche quelque chose. Le dernier coup de cloche vient de s’éteindre et pourtant elle lui semble l’entendre encore et encore.
Elle tourne sa tête, la lumière qu’elle a cherché cette nuit est enfin là. Elle sourit. La petite fille s’est posté devant elle. Elle cache derrière son dos un objet brillant, masqué pendant tant de nuit par un lourd coussin, trop lourd pour une petite fille. Margareth discerne une longue lame. Elle tient dans son dos un couteau de cuisine. Un objet si anodin dans les mains d’une petite fille comme tant d’autres.
La lumière se fait aveuglante, elle heurte la fille, elle heurte Margareth. Elle s’envole, son corps est projeté en l’air. Ses yeux ne voient plus la lumière. Elle sent une petite clef tombée de sa poche. Elle roule le long du trottoir et tombe dans le caniveau. « Je ne peux pas l’attraper » chuchote-t-elle. Son corps retombe inerte sur le sol.
Le bus s'est arrêté. Sa double porte s’ouvre, le chauffeur descend, un sac à la main. Il voit cette femme dans sa robe rouge, couchée sur le sol, et la pluie emportant son sang dans la rue. Son visage est calme, elle sourit presque. Il se penche sur elle et pose une main sous sa nuque. Sa tête retombe lourdement, son corps est déjà froid. La pluie faibli. La première étoile transparaît de derrière les nuages. Il regarde la ville endormie et cette femme laissée au milieu de cette rue.
« Je venais vous rapporter votre sac, s’excuse-t-il. Je ne m’en suis souvenu qu’après coup. Vos yeux si bleus, la petite Margareth de Janus, l’histoire avec votre père, la nuit où il a… où vous l’avez… Pourquoi êtes-vous revenu ici ? Vous n’aviez pas le droit de grandir, tu n’avais pas le droit de nous reprocher ton crime. C’est de ta faute. Tu aurais dû en parler, nous ne savions pas… »
Il pleure, il presse dans ses bras sa main inerte.
« Nous ne voulions pas savoir... »
Personne n’entendra jamais ses paroles. La ville a expié ses pêchés.