L'attente

Depuis une demi-heure, l'heure du rendez-vous est passée. Je regarde ma montre sans arrêt ou presque. N'y tenant plus, je m'adresse à l'accueil.
" - Monsieur Paul ne m'a pas oublié ? ."
L'hôtesse se renseigne, et d'un sourire radieux, elle me rassure que M. Paul ne doit pas tarder. Je tourne les talons après l'avoir remerciée. Je recale mon bridge dans une grimace et regagne la salle d'attente. Assis, je croise et décroise les jambes. Je quitte mes pensées avant de m'y noyer et m'intéresse à l'extérieur. D'où je suis, la baie vitrée me fait face, je reconnais le personnel de l'établissement, reconnaissable par son costume, qui s'occupent de gens de tous âges qui vont et viennent. Je polarise mon attention sur cet ensemble humain et suis surpris de constater que, l'ensemble des personnes du hall, se met à la queue leu leu et constitue un cercle. La formation et la dissolution s'effectuent en un clin d'œil. L'incohérence normale réapparaît. Je pense à une illusion d'optique, quand une nouvelle fois la circonférence se reconstitue. Je reste béat devant un tel phénomène. Je me lève. Tout redevient normalement anormal. Je me rassois, perplexe.
Mon voisin de gauche effectue un tour dont je ne connais pas la finalité. Je l'observe du coin de l'œil. Il soustrait une à une les cigarettes de leur étui, coincé entre ses genoux. Il les place entre le pouce et l'index, l'index et le médium, le médium et l'annulaire, l'annulaire et l'auriculaire. Il laisse la dernière dans le paquet, range celui-ci dans sa poche de veste et jette les autres dans une corbeille mise au bout d'une rangée de sièges. Je suis pensif devant une telle attitude.
Instinctivement je porte mon attention sur un homme qui s'est arrêté au-devant du monticule de roche, qui forme un des sous-ensembles de la mini clairière située au coin gauche, à l'entrée du hall. Il délace une de ses chaussures, la prend en main et fracasse d'un geste déterminé ses verres de lunettes, qu'il avait auparavant ôtées de son nez et positionnées dans le meilleur angle pour une destruction radicale. Il ramasse les plus gros débris et les verse dans un réceptacle cylindrique qui a l'aspect du bois. Puis il remet ses montures, se rechausse et va se perdre dans la foule. Parmi toutes les personnes qui l'ont croisé, pas une n'a été étonnée d'un tel comportement.
Pendant ce temps, mon étrange voisin ressort son paquet qui ne contient plus qu'une cigarette et l'allume en cet instant, appréciant ainsi la première bouffée. Puis, il actionne de nouveau son briquet qui met en flamme l'emballage devenu inutile et le laisse choir sur le sol ! Il dévie son regard vers moi. Je détourne machinalement la tête. Je l'entends se lever de son siège qui grince comme un sommier. L'air de rien, je reprends mon observation. Il se dirige vers des tableaux qui sont suspendus chacun par deux fils au plafond lambrissé de la salle d'attente. Il regarde de près, puis de loin les peintures. Il se penche, se détourne, s'accroupit, se contorsionne. Il improvise une chorégraphie qui m'éblouit : d'ailleurs je suis le seul, les gens à proximité restent indifférents. Après sa dernière pirouette, mon curieux voisin se rassoit et sort de sa poche interne de veste... une montre de gousset ! Il se met en position : coude en appui sur une cuisse, le menton repose dans le creux d'une main et de l'autre il fait osciller, au bout d'une chaînette en argent, l'objet d'orfèvrerie, mécanique fait temps.
Attentionné par le manège de ce personnage, la même hôtesse d'accueil qui m'a renseigné tout à l'heure s'est approchée de moi sans que je m'en aperçoive et m'appelle poliment. Je sursaute et lui souris. Elle me tend un plateau en cuivre où est déposée une enveloppe.
Des yeux, elle m'invite à en prendre connaissance. Un coupe papier m'aide à ouvrir le pli.
Je lis que je suis attendu par... Mme Paul.
" - Voilà qui est personnalisé ! ".
Elle me conseille de la suivre, je lui emboîte le pas. Non loin d'où nous sommes, une colonne de marbre rose d'une hauteur d'un mètre dénote dans cet ensemble structural. Nous nous y dirigeons. Elle m'ordonne à présent de glisser la lettre dans la cavité localisée au sommet de cette roche métamorphique. Aussitôt le papier s'enflamme et les cendres disparaissent soudainement dans le corps du pilier.
Une jeune employée en livrée, me conduit à l'ascenseur quatre. Je remarque le chiffre inscrit à l'envers. Le plancher de ce monte-charge est fascinant : un grillage épais vous fait découvrir l'ensemble du conduit. Il est vrai qu'il ne faut pas avoir le vertige. Arrivés au dixième étage " le groom féminin" me propose de choisir l'un des trois couloirs qui se présente. Je lui explique que je suis attendu par Mme Paul, la Directrice. Elle me rétorque que là n'est pas son affaire et que d'autres personnes attendent ses services.
J'insiste. Elle reste sourde à ma protestation et me laisse seul. Je suis désappointé.
Trois couloirs, trois couleurs. : rose bonbon, jaune paille, vert pomme. J'effectue une rapide inspection des lieux. Des sols aux plafonds, des murs aux lustres, les teintes sont étrangement unies. Aucune indication, absolument rien. Les portes sont celles d'ascenseurs ! Je reviens au point de départ. Je me décide pour le corridor de droite. Après plusieurs hésitations, j'actionne le premier bouton poussoir venu. Il clignote quelques instants et les deux portes coulissantes se déplacent jusqu'à leur extrémité. Mes yeux découvrent une grande salle, éclairée d'une lumière vive, aux murs et plafond inscrit de magnifiques graffitis et un sol dépourvu de meubles, excepté une petite table basse qui accueille deux personnes qui déjeunent. Elles m'observent et continuent leur repas. Je suis médusé. Pas un mot, pas un geste, ne vient troubler ces instants. Les panneaux coulissants se rejoignent. Le voyant se rallume. Immobile, perplexe, je regarde autour de moi, me rassure qu'il n'y a aucune âme, ronge ma curiosité et j'appuie rapidement sur le commutateur poussoir, le processus se réenclenche. Je fais, ici, acte de bravoure. Je m'éclaircis la voix, et demande à la cantonade :
" - Le bureau de la Directrice ? S'il vous plaît. "
Les deux voix répondent en coeur :
"- Les lits de repos sont derrière la cloison !".
Je ne vois pas de rapport. Je réitère, pourtant, ma question mais ils réaffirment leur réponse. J'éprouve de la difficulté à comprendre. Les portes coulissantes se referment. Seul, je réfléchis. Plusieurs solutions : je visite toutes les pièces de ces trois couloirs ou je redescends et je demande de plus amples explications ou... mais oui ! Pourquoi ne pas y avoir songé plutôt ? Je fais à nouveau, face à mes interlocuteurs :
" - Les lits de repos, où est-ce ?
" -Couloir rose, quatrième à droite !" répondent-ils ensemble.
Stupéfiant mais véridique.
A l'endroit indiqué, un monsieur fort sympathique m'accueille et me propose de le suivre trois étages plus bas. Poliment, fermement, je le renseigne sur le motif de ma présence et lui m'informe, m'entraînant par le bras, qu'il est au courant de tout.
Au septième étage, j'ai l'impression d'être dans une réalité plus acceptable. Voilà une vision qui me rassure. Je croise des gens affairés, des téléphones et autres en action. Des brides de conversations émanant de différents bureaux me parviennent. Mon taux d'inquiétude a largement baissé. Nous pénétrons dans la pièce directoriale. Un homme de forte corpulence me serre vigoureusement la main, m'annonce qu'il est M. Paul et me fait signe de m'asseoir.
" - Cher monsieur nous vous engageons comme Directeur de notre clinique neurologique".


MARCETTEAU Max-Louis 1994
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MAXLOUIS22@wanadoo.fr
©M-L MARCETTEAU1999-2002

 








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