Incipit

Longtemps j'ai attendu, longtemps j'ai espéré. Quelque chose devait surgir, quelqu'un parlerait, nous serions à nouveau portés par le courant. J'approche de la mort, j'attends encore. Il me semble du moins que j'entends enfin ce que j'essaie de dire depuis trente ans, depuis toujours.
Et c'est une chose simple, absolument simple.

Qu'est ce qui nous reste ? Qu'est ce qui nous reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu'entre nous demeure l'entre nous qui nous fait hommes.
Car quand cela vient à manquer, nous tombons dans l'abîme, non du bestial, mais de l'inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait.

Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c'est en un sens le banal et l'ordinaire de la vie.
C'est ce qui s'échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de la tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l'on conserve, face à face, présents pour s'entendre. C'est ce qui subsiste et resurgit dans les situations extrêmes : quand quelqu'un va mourir (du sida, d'un cancer, de vieillesse...), quand quelqu'un, par âge ou accident, est réduit à l'hébétude, ou qu'il se trouve noué dans l'angoisse, ou quand une mère regarde pour la première fois l'enfant qui vient de sortir d'elle.

Alors il arrive qu'un presque rien, la lumière d'un visage, la musique d'une voix, le geste offert d'une main, tout d'un coup disent tout; et que par exemple cet épuisé qu'on croyait noyé dans l'absence signe, d'un mouvement presque invisible, la présence de la présence.
Parole, primordiale parole où se désigne l'humain de l'humain. Elle peut être sans mots, dans l'aube impalpable du langage. Et si des mots la disent, ils sont chair et esprit, pétris d'une substance qui les exhausse au-dessus du langage ordinaire.

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Il arrive à certains de ne goûter que l'absence et l'épreuve.

Si quelqu'un se trouve alors sans Dieu, sans pensée, sans images, sans mots, reste du moins pour lui ce lieu de vérité : aimer son frère, qu'il voit.

S'il ne parvient pas à aimer, parce qu'il est noué dans sa détresse, seul, amer, affolé, reste du moins ceci : de désirer l'amour.

Et si même ce désir lui est inaccessible, à cause de la tristesse et la cruauté où il est comme englouti, reste encore qu'il peut désirer l'amour. Et il se peut que ce désir humilié, justement parce qu'il a perdu toute prétention, touche le coeur du coeur de la divine tendresse.

"Ce n'est pas sur ce que tu as été ni sur ce que tu es que te juge la miséricorde, c'est sur ce que tu as désir d'être".

Il n'y a pas d'homme condamné.


Extrait d'Incipit ou le commencement
Maurice Bellet

 








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